28.10.2009

La visite

Visite_Blog01.jpg

Le petit corps gisait, ensanglanté, sur la moquette écrue du salon, chichement meublé, mais très encombré. Deux clic-clac fatigués, élimés, aux couleurs passées, se faisaient face ; des étagères croulaient sous les livres, les disques, les cassettes vidéo, les DVD. Entre les deux canapés, trônait une grande table basse, sur laquelle se trouvait un fouillis indescriptible, peu ragoûtant : cannettes de bière, bouteilles de vin, verres encore pleins de breuvages indéterminés, couverts sales en plastique, emballages de pizza, cendriers débordant de mégots en tout genre… Il y avait une chaîne hi-fi d'un autre âge, avec des baffles impressionnants, un grand meuble poussiéreux où étaient posée un grosse télévision et tout le nécessaire pour visionner des films. Le sol à cet endroit était jonché de disques numériques, dépourvus de pochettes, lesquelles étaient rangées en piles, par terre, à la manière de la tour de Pise. Ces édifices semblaient pouvoir tomber à n'importe quel moment, certains s'étaient déjà écroulés, rajoutant à l'apocalypse qui semblait avoir frappé les lieux. Sur le papier peint jauni, déchiré, défraîchi, étaient punaisés des posters : Serge Gainsbourg, Bob Marley, The Doors. Une photo d'Hubert-Félix Thiéfaine en concert, encadrée, sous verre, était accrochée de travers. Ici, le désordre régnait en maître. Le ménage n'avait pas été fait depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Il y avait, dans toute la pièce, une forte odeur de poubelles.

Comment avait-on pu s'acharner à ce point sur une créature aussi innocente, inoffensive ? Sans défense, elle n'avait pas pu résister longtemps, quelle méchanceté gratuite ! Le frêle cadavre reposait sur le dos, la tête sur le côté, désarticulé, les yeux restés ouverts. Il baignait dans le sang, il en était couvert. Tout ce sang sans raison ! Il avait de multiples blessures sur le ventre, sur le cou, sur la tête… On s'était acharné, jusqu'à vouloir le démembrer, le briser, le déchiqueter. Tout autour de lui, une constellation de petites taches rouges maculait la moquette, usée, poussiéreuse, presque grise. C'était abominable, révoltant : sans doute le travail d'un monstre, l'œuvre d'un dangereux psychopathe, à enfermer d'urgence. Pour le moment, il ne fallait toucher à rien, laisser intacte la scène de crime, chercher des indices… Il y avait d'autres pièces dans l'appartement : il était temps d'y jeter un œil.

Dans la cuisine, un entassement de sacs poubelle, pleins à ras bord, lacérés par endroits, éventrés, vomissaient leurs déchets. Sur la petite table en formica, la même nature morte que dans le salon : vieux restes de repas, cadavres de bouteilles, cendres et mégots… La fenêtre était fermée, on ne pouvait que difficilement y accéder. Les sacs poubelle encombraient le passage, il faudrait les enjamber… La puanteur était infernale, insupportable, à en vomir : on devait aérer à tout prix, c'était intenable ! Il y avait là, sur les verres, les couverts, moult empreintes digitales qu'on se devrait de relever, identifier… Au vu du mode de vie de la maison, il ne serait pas étonnant qu'y soient venus des gens de mauvaise fréquentation, des délinquants, des trafiquants, des voyous, des bandits… Ils y étaient sûrement pour quelque chose, dans la mort de ce petit être sauvagement agressé, reposant là, tout près, dans le salon. Un délire malsain, alcoolisé, shooté, qui avait mal tourné ? Les choses qui dérapent, qui finissent dans le drame… Où sont-ils, maintenant, tous ces fêtards ? Les rats ont quitté le navire !

Il y a un long couloir qui mène à deux portes, celles des chambres ? Après tout, il y a peut-être des gens qui dorment, même si nous sommes en plein après-midi. Avec cette façon de vivre, il n'y aurait rien de surprenant. Il faut aller voir, avoir du courage, s'y risquer, vaille que vaille, malgré la peur qui tenaille. Que va-t-on trouver ? L'enquête doit avancer, coûte que coûte ! Ça ne sent pas non plus très bon par là. Quelle infection ! À s'en boucher le nez ! L'une des deux portes est entrouverte. C'est la salle de bains, avec les toilettes, à croire qu'on y a fait bien d'autres choses que de s'y laver. C'est crasseux, répugnant, vomitif. Il y a des verres à bières, des verres à vin, des flûtes à champagne posés ça et là, renversés ou brisés par terre. Il y a des odeurs de vieille vinasse, d'alcool tourné, mêlé au tabac froid. Des mégots ont été éteints dans le lavabo, il y en a aussi dans le bac de la douche, au rideau en plastique percé d'une multitude de trous, des brûlures de cigarettes, comme autant d'étoiles, de petites planètes… Autant mettre un peu de poésie dans ce capharnaüm, c'est tellement glauque, tellement abject… Des vêtements informes sont accrochés aux patères, il y a des traces de doigts suspectes, des dessins obscènes partout sur les murs… C'est écrit "FUCK" en grand, juste au-dessus de la cuvette des WC, dégoûtante, vraiment pas nette…

Pas grand-chose de plus à tirer de cet endroit, c'est consternant, un laisser-aller pareil, un manque aussi flagrant de dignité humaine. Il vaut mieux refermer la porte et aller vers l'autre, celle qui est close. Là est la solution de cette énigme, sans aucun doute. Pauvre petite victime morte, pas loin, dans le salon… Qui a pu lui faire ça ? Il faut s'attendre au pire, vu l'état de dévastation, de décomposition, de guerre nucléaire dans les pièces précédentes. Est-ce que ça vaut vraiment la peine de s'y aventurer ? Ne vaudrait-il pas mieux appeler les secours ? Ça sent mauvais, non, cette histoire ? Des grattements se font entendre derrière la porte, et puis aussi des gémissements. Sans réfléchir, aller ouvrir, enclencher la poignée, ne ressentir aucune résistance, elle n'est donc pas fermée de l'intérieur, pousser le battant, en grand, faire un pas dans la pièce…

Voir soudain s'échapper une bête hurlante, tel un bolide télécommandé, filer à fond de train dans le couloir. Quelques secondes de réflexion, puis un mauvais pressentiment. Le cœur qui bat, la sueur qui perle, courir vers le salon, mais il est déjà trop tard… Le sinistre animal achève son méfait, ayant déjà englouti une partie de sa proie, dont il ne reste dorénavant que l'arrière-train… C'est pathétique, navrant, rageant, il n'y a plus de scène de crime, avalée par ces monstrueuses babines, ces canines aux éclats carnassiers ! Il n'y a plus rien à faire, maintenant. Dans un coin, près de la fenêtre donnant sur le balcon, on aperçoit la cage, vide, ouverte.

En avoir le cœur net, retourner dans la pièce du fond, finir la visite de l'appartement, aller au bout des choses… Remonter le couloir, hésiter quelques instants puis entrer prudemment… C'est une chambre où règne, apparemment, moins de désordre que partout ailleurs. Les rideaux sont tirés, créant la pénombre. Il y a une forme allongée, sur le lit, quelqu'un qui dort ? Trouver l'interrupteur, mettre de la lumière, s'approcher… Dans les draps se tient une femme, une vieille femme, à la peau très pâle, aux cheveux tout blancs. Elle repose sur le dos, la tête sur un gros oreiller, les mains jointes, les yeux fermés, un léger sourire sur ses lèvres, figées pour l'éternité.

Visite_Blog02.jpg

Ecrire un commentaire