07.11.2009

Le don de vivre

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Le don de vivre a passé dans les fleurs. Pourquoi cette phrase, enfouie au fond de ma mémoire, me revient-elle si soudainement ? Je n'ai jamais vraiment compris ce qu'elle voulait dire, et aujourd'hui, en cet instant, je ne parviens toujours pas à me faire une idée précise de la situation. D'ailleurs, dans cette phrase, je trouve qu'il y a une faute de français. Moi, j'aurais plutôt dit : "Le don de vivre est passé dans les fleurs." Cela me semble plus correct, et moins flou. Certes, le verbe "passer" se conjugue autant avec l'auxiliaire être que l'auxiliaire avoir. Le temps a passé, il est passé… Mais  pourquoi écrire : "Le don de vivre a passé dans les fleurs ?"

Le don de vivre est passé dans les fleurs. Il y a encore quelque chose qui cloche. L'on dit communément "le don de soi", "l'amour de vivre", alors qu'en est-il du don de vivre ? La vie qui m'a été donnée ? Le don de ma vie tout entière vouée aux fleurs, jusqu'à l'obsession, la folie, la destruction ? Ça a passé, c'est tout délavé. Le don de vivre s'en est allé, là-bas, très loin, dans les jardins d'Eden, rejoindre ses paradis perdus.

Le don de soi est passé dans les fleurs. L'amour de vivre est passé dans les fleurs. L'on passe dans un endroit, mais pas dans quelque chose ! Comment "passer dans les fleurs" ? Passer entre les fleurs, ça c'est possible, mais dans les fleurs ? Hier matin, je suis passée chez toi, mais tu n'étais pas là. Je suis passée par la ruelle, je suis passée entre les gouttes, je suis passée dans ton jardin, je suis passée par la fenêtre. Mon amour pour toi est passé dans les fleurs, tout mon argent est passé dans les fleurs, toutes celles que je t'ai offertes, jour après jour, depuis notre rencontre, pour que tu n'oublies jamais. Je ne le regrette pas.

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Ton amour est passé entre les fleurs. Il a filé, telle une abeille, pressée de rentrer à la ruche, impossible de le rattraper. La lune de miel est terminée. Comme j'y ai cru, tu sais ! Je t'avais tout donné, ma vie entière reposait dans tes mains, je t'étais dévouée, corps et âme, pieds et poings liés. Tu pouvais faire de moi ce que tu voulais, j'étais à toi, seule, exclusive, excessive, si aimante, admirative… Un jour, sans prévenir, tu as fait tes valises, tu m'as dit :"Garde tout, je m'en vais, je ne reviendrai jamais."

Tu n'es pas allé loin, casanier comme tu es, tu es retourné vivre dans le giron maternel, bien chaud, bien douillet, rassurant. Tu ne m'as laissé que de grandes pièces vides, et pas assez de larmes pour pleurer. J'avais l'envie de toi, pour toujours, j'avais le don de vivre, de ne vivre que pour toi. Tu as tout saccagé, tout détruit, tout défait. Je n'achète plus de fleurs, la boutique est fermée. Je suis presque morte, est-ce que tu le sais ?

J'ai cassé un à un tous ces vases vides, désormais inutiles. Cela forme, sur le sol, une très jolie mosaïque. Le sang qui coule de mes poignets, que je secoue, rajoute à l'œuvre d'art par ses effets de taches, de gouttes à gouttes. Je me sens faible, la tête me tourne, je m'affaisse, je m'écroule… Je suis allongée là, dans le salon, sur un tapis épais de vases cassés, éclatés, brisés en mille morceaux. Ma vie s'en va, les fleurs avec, sache que je fais tout ça pour toi.

Le don de vivre a passé dans les fleurs.

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Nota bene :

La phrase citée au début et à la fin de ce texte est de Paul Valéry, dans "Le cimetière marin", poésies, Bibliothèque de la Pléiade :

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !

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