15.08.2009
La mission (2/4)

Le feuilleton de l'été, en quatre épisodes...
Deuxième épisode
Il avait fait le plein d'essence, s'était rendu aux toilettes, avait pris un café bien sucré dehors, au soleil, tout en fumant une cigarette, en avait repris un deuxième puis avait ressenti le besoin de marcher, de faire quelques pas sur le parking pour se détendre, se dégourdir les jambes. Revenu à sa voiture, assis au volant, sur le point de démarrer, il avait soudain pensé à Michèle, dont il avait fait la connaissance le samedi précédent au cours d'un dîner d'amis, dans un pavillon cossu de Villeparisis. Peut-être avait-elle cherché à le joindre ? Elle tenait absolument à ce qu'ils aillent ensemble voir l'exposition consacrée au peintre italien Giorgio de Chirico, c'étaient les derniers jours…
Hervé n'avait pas osé lui dire qu'il ne serait pas disponible avant mi-juin, qu'il s'absentait pour ses affaires… Il ne voulait pas la décevoir, déjà, si vite… Alors, comme à l'accoutumée, il avait éludé, était resté très évasif, ne s'était pas franchement engagé. "Oui, c'est très tentant, avec plaisir, mais je n'ai pas mon agenda, rappelez-moi en début de semaine, je vous dirai…" Il avait donné à Michèle son numéro de téléphone fixe, à Paris, et elle s'était étonnée qu'il n'eût pas de portable. "C'est tellement pratique", lui avait-elle dit en souriant. Cette femme encore belle, cultivée, intelligente, n'arrêtait pas de lui sourire depuis qu'ils avaient été présentés. "On a très bien vécu sans en avoir pendant des années, mais maintenant que ça existe, on ne peut plus s'en passer !"
Il lui avait fallu encore se justifier, mentir un peu, arrondir les angles… Oui bien sûr, il avait un portable, mais il s'en servait très peu, d'ailleurs il ne l'avait pas sur lui, il était très distrait, et il ne connaissait même pas son numéro ! "Il est noté sur mon agenda ! Mais sur mon fixe, rassurez-vous, ma chère Michèle, j'ai une boîte vocale, alors laissez-moi un message si je suis absent, je ne manquerai pas de vous rappeler !" Michèle avait ri, encore, elle avait ri toute la soirée, qu'elle était gaie, enjouée ! Elle s'était moquée gentiment, puis, posant sur lui ses yeux verts, brillants, pétillant de malice, elle avait eu cette phrase adorable, attendrissante, sonnant comme un aveu : "Hervé, vous êtes vraiment un homme original, on ne doit pas s'ennuyer, en votre compagnie !"
Oui, il plaisait à Michèle, il en était sûr ; et elle lui plaisait assez pour qu'il ait envie de la revoir. Ça pourrait peut-être marcher, entre eux. Qui peut savoir avant même d'avoir essayé ? Son point faible, pour une relation durable, c'étaient toutes ses absences, toutes ces contraintes professionnelles qui pouvaient le conduire à partir précipitamment au milieu de la nuit, et ne revenir au bercail qu'une semaine après, sans pouvoir donner d'explications précises. Cela faisait cinq ans qu'il effectuait des livraisons. Le flou artistique qu'il était obligé d'entretenir, auprès de ses compagnes, concernant son travail, l'avait conduit, à chaque fois, à la rupture. À plus ou moins longue échéance, elles se lassaient, se fatiguaient, n'en pouvaient plus, jetaient l'éponge, claquaient la porte… Il les faisait souffrir, il le savait ! De toute façon, il n'avait jamais joué la carte de la franchise, avec les femmes. Toujours il se dérobait, dissimulait, inventait. Il tombait quelques fois dans ses propres pièges, s'engluait dans des mensonges plus gros que lui, alors il voulait fuir, ne jamais revenir.
Il avait écouté sa boîte vocale, bien remplie, impatient, le cœur battant plus vite à chaque nouveau message, jusqu'au dernier. Il dut alors se rendre à l'évidence : Michèle n'avait pas appelé. Par contre, sa soeur avait essayé de le joindre à plusieurs reprises, lui laissant de longs messages, dans lesquels elle se répétait, inlassablement, obsessionnellement, au sujet d'un repas de famille au mois de juillet. Ils devaient se mettre d'accord sur une date, elle lui en proposait plusieurs et elle lui demandait de la rappeler le plus rapidement possible, c'était extrêmement urgent maintenant ! Ses amis de Villeparisis le conviaient à une garden-party dans leur jardin le dimanche suivant. "Michèle sera là", assuraient-ils. "Ça lui fera tellement plaisir de vous voir !" Il y avait aussi quelques appels de sociétés de télémarketing, avec ce fond sonore caractéristique, facilement identifiable, et un autre de son médecin, qui avait reçu ses résultats d'analyses.
10:47 Publié dans La mission | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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