31.05.2008

Dimanche matin (4/4)

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Maintenant, mon physique se dégrade, irrémédiablement. Ma peau se ride, s’affaisse de partout, je ne me reconnais plus avec cette tête de vieillarde, moi qui me suis toujours sentie, à l’intérieur, en éternelle jeunesse... Je comprends que pour toi ce soit dur, maintenant. Ça devient dur, hein, de vivre avec moi au quotidien, de savoir que je vais continuer à vieillir, irrémédiablement... Pour toi, c’est à peine l’heure de la retraite, un moment de bilan : les années qui défilent, celles qu’il te reste à vivre, ta femme qui se dégrade, jour après jour, qui se transforme en sorcière décharnée...  Dieu que c’est dur pour moi aussi ! Il est peut-être temps que je décroche, maintenant. Ça peut bien s’arrêter demain, je n’aurai rien à regretter. Tu m’as si follement comblée ! Nos enfants ont grandi, on les voit moins souvent... On est fier d’eux, tellement ! Et de nos petits-enfants ! C’est la fin de ma vie, c’est ça qui te fait peur, hein, et la peur de me perdre ? Je me sens vieille, si vieille… presque un fantôme.
Ce matin, tu es parti de la plus affreuse façon qui soit ! Tu t’es sauvé, tu m’as laissée, abandonnée… Toi qui m’as toujours respectée, choyée, dorlotée, toi qui as toujours été attentif à mes moindres désirs, à mes moindres changements d’humeur, toi qui m’as tant aidée à avoir confiance en moi, toi qui m’as engagée à écrire, toujours plus, à publier mes poésies, mes nouvelles, puis mes romans... Ma carrière d’écrivain et ma maternité ont débuté presque en même temps, grâce à toi. Quelle chance j’ai eu de te rencontrer ! Tu as été mon seul amour. Et aujourd’hui, tu t’en vas lâchement, sans prendre le temps, sans rien me dire ! On se connaît si bien, pourtant…
Un jour ou l’autre, tu auras besoin de moi, tu le sais : pour la façon dont je t’aime, qui n’appartient qu’à moi, pour ce qui te fait vivre, vibrer, bouger ! Tu vas réfléchir quelques jours et puis tu reviendras. Peu importe ce que tu auras fait, pendant ce temps-là. C’est du temps qui t’appartient, tu as le droit d’en prendre pour toi, nous avons toujours fonctionné comme ça ! Nous avons toujours eu besoin de moments solitaires, l’un comme l’autre… Tu reviendras. Je reste là, mes coudes posés sur la table, ma tête dans les mains, au-dessus d’un café depuis longtemps refroidi. Il est presque deux heures de l‘après-midi, en ce dimanche frileux de mars 2040. Il gèle fort, tout est blanc, il est tombé dix centimètres de neige : un vrai miracle ! Les changements climatiques produisent de drôles d’effets. Il y a deux jours, la température affichait trente degrés. C’est descendu d’une façon si spectaculaire ! J’ai froid, sous ce déshabillé fripé, sans tes mains pour me réchauffer… Je sais que tu reviendras. C’est une question de jours. Je t’attends. Je t’aime tant...

24.05.2008

Dimanche matin (3/4)


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Nous avons passé la semaine suivante à nous parler au téléphone, à nous envoyer des messages sur nos téléphones portables... J’avais oublié ton visage, mais ta voix s’imprégnait un peu plus dans mes neurones à chaque fois que j’écoutais ce message où tu me disais toutes ces choses gentilles, où tu me proposais de nous revoir le vendredi suivant, tu étais de congé ce jour-là. Tu n’étais pas si pressé, et quelque part, ça me rassurait. Ça laisser augurer autre chose qu’un plan foireux, un soir à la va-vite. Je ne me suis pas trompée. Tu m’accordais ta journée : j’étais d’accord, bien sûr, pour venir à Paris faire plus ample connaissance avec toi !

 

Je t’ai emmené dans les concerts de rock, les festivals d’été ; tu m’as fait partager ta passion du cinéma d’auteur, tu m’as fait aimer les voyages... Nous ne perdions pas une occasion d’aller danser et, pour apprécier encore plus la danse en duo, nous avons même pris des cours ! Il y a eu, quel bonheur, ce bébé, notre fille, c’était inespéré ! Je l’ai eue tard, mais nous l’avons bien réussie, n’est-ce pas ? Dans la foulée, comme nous avions entamé des démarches d’adoption, est arrivé, d’Asie, ce petit garçon de trois ans, notre grand fils, maintenant ! Tu le sais bien, ce fut pour moi inattendu de fonder une famille ; je m’étais résignée à ce que ça n’arrive jamais, avant de te rencontrer. Tu m’as donné d’un coup tout ce à quoi j’avais renoncé. Tu m’as donné une vie remplie d’amour, de moments en famille, de voyages extraordinaires, de rires, de sexe, de musique et de danse et puis tant d’autres choses, encore, et tout le reste !

 

J’ai passé près de la moitié de ma vie à vivre seule et l’autre, ensuite, à être avec toi, au quotidien. J’ai trouvé ça si bien ! Nous avons bien profité de la vie, tous les deux ! Nous avons élevé nos enfants à notre manière, nous avons formé une famille soudée, joyeuse, active... Toutes ces années passées ensemble, toujours dans le même lit, mais jamais sous le même toit ! On a souvent changé de maison, de région, de pays, d'horizons… On en a vécu, des choses ; on en a fait, des expériences ! Ces putains d’années ont passé bien trop vite, elles nous ont vus changer, elles nous ont vus vieillir...  Surtout moi ! Les quinze années que j’ai de plus que toi pèsent dangereusement dans la balance, j’en suis consciente, tu sais. Avec ton assurance, ton charme grisonnant, toi tu plais aux minettes ! Moi, je ressemble chaque jour un peu plus à ce que je suis amenée à devenir : une vieille femme. J’ai toujours refusé la chirurgie esthétique, malgré son accessibilité au commun des mortels ; je trouvais ça facile, superficiel...

17.05.2008

Dimanche matin (2/4)

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Plus tard dans la soirée, tout en sirotant, à la paille, une vodka ice, je me suis mise à t’observer, de loin. Tu dansais toujours de façon très expressive, balançant les bras, les jambes, sur une musique qui te parlait. Tu étais très sensuel ! Ton look à la Morrissey, le chanteur des Smiths, attirait irrémédiablement mon regard : jeans bien coupés sur chemise noire cintrée, incontournables Doc Martens noires, basses, aux pieds, cheveux châtains courts, coupés en brosse... Tu avais, aussi, ces petites pattes, là, de chaque côté de ton visage encore si juvénile. Pour moi, c’étaient les signes évidents d’un homme qui prend soin de lui et de son apparence. Une qualité masculine à laquelle j’ai toujours été sensible ! J’ai fini rapidement ma bouteille et, terriblement déterminée, je suis allée te rejoindre sur la piste de danse.

J’aime tellement me remémorer nos premiers instants ensemble ! Je suis allée vers toi, tu m’as souri. Nous nous sommes mis à danser en rythme, d’abord à une certaine distance, puis plus rapprochés. J’ai pensé que quelque chose était possible, ça m’a fait sourire, nos corps bougeaient en cadence, en recherche d’un accord, j’étais dans l’attente… Tu m’as demandé mon prénom, au creux de mon oreille. Je t’ai répondu, je t’ai demandé le tien, ta réponse m’a un peu surprise ! Tu portais le prénom, plutôt rare et ancien, d’un grand saint. Cela te donnait un air désuet, un peu décalé. Mais plus je te regardais, plus je trouvais que ça t’allait bien, finalement. Ça collait bien avec ton personnage ! Depuis ce samedi soir de février 2004, dans la nuit du 28 au 29, je n’ai plus eu que ce prénom à la bouche ; je l’ai apprivoisé, au fil des années, il est pour moi tout ce que tu es. Il suffit que je le prononce et je te vois apparaître, comme tu es maintenant, avec toute ta vie d’homme, d’amant, de compagnon, de père de famille…

Ce soir-là, je t’ai souri à nouveau et nous avons dansé, dansé, dansé ! Tu m’as prise dans tes bras, je te laissais faire, j’aimais cette façon lascive de me laisser aller avec toi, bel inconnu ! Au bout d’un moment, je t’ai proposé d’aller au bar, je voulais un verre d’eau. Le moment était venu de nous parler : nous avons fait connaissance, et tu as eu l’extrême courtoisie de ne pas me demander mon âge. Puis nous sommes retournés danser, danser, danser ! Nous faisions des allers-retours entre la piste et le bar, nous buvions de l’eau, nous parlions de nos vies, de nos loisirs, de nos goûts pour la musique, le cinéma, la danse, les arts en général… Il y a eu une série de slows : je me souviens très bien des émotions qui m’ont saisie, quand tu as promené tes mains sur mon corps, la première fois. C’était si fort, si évident, déjà ! Nous avons chaloupé langoureusement sur cette chanson de Scorpions, un vieux classique… C’était déjà si voluptueux, si agréable !

Il a fallu que je parte : mes amis m’attendaient, c’était moi qui conduisais. Nous avons échangé nos numéros de téléphone au vestiaire, je me suis habillée pour affronter l’hiver. Je t’ai embrassé deux fois sur la bouche en te murmurant à bientôt. Dehors, la neige tombait. Je n’ai jamais vu autant de neige tomber qu’en cet hiver 2004 ! Tout ce blanc ! J’étais radieuse et finalement satisfaite que ça n’ait pas été plus loin, entre nous, ce soir-là. C’est tellement tentant de se laisser aller à des impulsions de fin de soirée, de clôturer la nuit dans le même lit, sans prendre le temps de se connaître, juste pour la peau, les sens, les échanges d’humeurs... Souvent, ça tourne court, ensuite. Entre nous, la question ne se posait pas.

10.05.2008

Dimanche matin (1/4)

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Quand reviendras-tu ? Tu m’as plantée là, ce matin, dans la cuisine, sans dire un mot, sans finir ton café, une tartine à moitié mangée : quelle mouche t’a donc piqué ? Tout semblait bien aller, pourtant ! Nous avions passé une belle soirée, tous les deux, non ? Petit dîner aux chandelles, champagne en tête à tête, séance câlins et cinéma, confortablement installés, amoureusement enlacés… Tu as voulu revoir "Mystery Train" : Jim Jarmusch a toujours été, de loin, ton cinéaste américain préféré. Nous avons replongé, ensemble, dans ce film au climat étrange, habilement construit, fait d’errances, de hasards, de petits riens... Tu avais l’air heureux. J’étais si bien dans tes bras ! Ensuite, nous avons fait l’amour, longtemps, doucement, comme j’ai toujours adoré. Nous nous sommes endormis très tard, et ce matin nous sommes restés au lit à rêvasser, jusqu’à une heure avancée, nous n’étions pas pressés… Je me suis levée la première, j’avais faim, j’étais gaie, je suis allée préparer le petit-déjeuner en chantonnant. Un peu plus tard, je t’ai entendu, tu prenais une douche. Ça m’a un peu étonnée, que tu prennes une douche si tôt ; ce n’est pas dans tes habitudes, le dimanche ! Tu aimes paresser une partie de la journée dans tes vêtements de nuit, plus ou moins dévêtu selon la période de l’année... Évidemment, moi j’ai toujours préféré tes tenues d’été ! J’aime toujours autant ton corps, tu le sais, je te le dis souvent ! Tout était prêt sur la table, la cafetière ronronnait joyeusement, je n’attendais plus que toi pour commencer le festin. Les dimanches matins avec toi, ça a toujours été un régal, depuis le début. J’aime cette journée, qui commence par un petit-déjeuner raffiné, enjoué, bavard, où nous nous retrouvons, ravis, affamés, après l’amour et le sommeil… Nos conversations animées, nos rires complices emplissent si fort l’espace !

Tu es arrivé dans la cuisine, en habits de ville ;  j’ai esquissé un sourire étonné, puis je t’ai demandé pourquoi tu n’avais pas mis une tenue plus décontractée ! Tu t’es assis sans un mot, le regard fuyant, tu as commencé à boire le café que je t’avais servi, avec une pointe de lait, comme tu aimes tant... Quel changement radical, dans ton comportement ! Tu paraissais détendu à ton réveil et maintenant tu avais l’air inquiet, si mal à l’aise ! Tu t’es mis à mâcher nerveusement une tartine beurrée que je t’avais préparée, la tête baissée vers ton bol. Je ne devais pas être vraiment à mon avantage, mais quand même, qu’est-ce qu’il t’arrivait, soudain ? On en avait déjà eu, des crises, c’était normal ; jusque-là on avait toujours surmonté les tempêtes, non ? Ça éclatait, on en  parlait, on se mettait d’accord, on repartait sur d’autres bases, et puis ensuite, ça allait mieux qu’avant ! Ce matin, j’avais mis ce vieux peignoir aux couleurs défraîchies dont je n’arrive pas à me séparer, tu sais pourquoi : tu me l’avais offert, juste après notre rencontre ! C’était, m’avais-tu dit, pour que je ne prenne pas froid chez toi, pendant nos petits-déjeuners, le dimanche. En fait, ce qui te plaisait, c’était que je sois nue dessous ! Tu aimais tant que je m’habille avec mon beau déshabillé ! Que de moments câlins à me l’enlever, à me déshabiller ! Que d’érotisme ! Tu délaçais fébrilement la ceinture, pour plonger tes mains vers ma peau électrique, offerte à tes caresses... Que de délices !

Notre rencontre... Je m’en souviens encore comme si c’était hier ! Je t’attendais depuis si longtemps ! Depuis des années je ne vivais que des histoires décevantes, trop courtes, à la sauvette... Je ne me décidais pas à m’inscrire dans un club de rencontres sur le Net, je pensais que c’était encore possible de rencontrer quelqu’un dans la “vraie vie”. Ça paraît tellement dépassé de dire ça, toutes ces années après. Mais j’ai bien fait d’y croire, à l’époque, pas vrai ? J’aimais l’aspect direct des choses, le physique, de but en blanc, cette approche animale, où l’on se “sent”. C’est si important de se plaire, physiquement ! Aujourd’hui, la plupart des couples se forment sur Internet ; les gens se cherchent, se trouvent, tombent amoureux tout autant, finalement... Nous, nous nous sommes rencontrés dans ce club rock parisien où passaient, entre autres, toutes ces musiques des années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, de "notre" siècle. Ce qui m’a plu d’abord chez toi, c’est ta façon de danser. Quand je t’ai repéré, au début de la soirée, c’était sur une série de titres new wave, tout à la fois dansants et mélancoliques : Depeche Mode, New Order, Soft Cell, Eurythmics, The Cure, Simple Minds… Tu étais très théâtral, tu illustrais parfaitement l’état d’esprit de ce courant musical auquel j’étais si attachée ! Je suis venue danser près de toi. Tu prenais un plaisir évident : il m’était agréable de regarder ton corps s’agiter, en rythme, sur la musique et, ce qui ne gâchait rien, tu étais plutôt bien de ta personne. Mais j’ai  pensé que tu étais trop jeune pour moi.