15.11.2006
La maison
Au bout du chemin, il y a la maison. Mes meilleurs souvenirs sont là-bas, de l’autre côté de la barrière en bois, derrière le rideau d’arbres. J’arrive en voiture, je m’arrête, j’oriente mon regard vers sa silhouette familière et avenante. Il se peut que je ne descende pas. Tout au plus, je coupe le moteur et je reste là, à inspecter les alentours, à me nourrir de mon passé. Tout est là. Rien n’a vraiment changé. Il y a toujours des moutons et des vaches dans les prés, toujours des buissons de ronces le long des clôtures. De nouvelles habitations se sont construites de part et d’autre du chemin, mais la maison reste isolée, au milieu de son écrin arboré et verdoyant. Souvent, les larmes ne sont jamais bien loin. Alors je m’en vais. Mais je reviens toujours. De toute ma vie, je n’en aurai jamais vraiment fini avec cette maison. C’est comme ça. C’est écrit au plus profond de mon âme et de mes tripes. C’est gravé à jamais sur sa façade et dans chacun de ses murs.
Il m’arrive, parfois, de m’approcher plus près. S’il n’y a personne, une impulsion soudaine peut me faire décrocher la fine attache en fil de fer qui retient la barrière en bois, et pénétrer dans la propriété. Je n’ai jamais eu l’impression de faire quelque chose de mal. Les propriétaires sont absents et la fermeture n’est finalement que symbolique ; il en était déjà ainsi du temps où nous habitions là. Et oui, il fut un temps où cet endroit appartenait à ma famille ; on ne se débarrasse pas si facilement de ce sentiment d’appartenance, surtout quand ce qu’on y a vécu représente le meilleur de sa vie. C’est pour cela que je me suis toujours donné le droit d’aller voir la maison de près, comme au cimetière on se recueille sur la tombe d’êtres chers. Ici, ce que je pleure n’est pas palpable. Il n’y a que moi pour entendre et pour voir ce qui a depuis bien longtemps disparu.
Je marche sur le chemin herbu, dont la gracieuse courbure me mène jusqu’à la robuste porte de bois, surélevée par une marche en pierre. En levant la tête, je contemple ce chien-assis, derrière lequel j’avais ma chambre, autrefois, sous les toits ; là où, les matins d’été, je me réveillais avec une vue imprenable sur le jardin, le verger, les prés, les champs, la forêt. J’étais la princesse d’un royaume enchanté. Le chat miaulait, en bas. Pour aller lui ouvrir, je devais descendre par l’abrupt escalier de bois fabriqué par mon père, tourner la grosse clé dans la serrure, lever le lourd loquet de fer avant de tourner la poignée. C’est toujours le même système d’ouverture, la même serrure, et probablement la même clé.
Sur la droite, le petit barbecue en pierres a maintenant disparu. Je me souviens, lors d’une de mes premières expéditions, y avoir miraculeusement trouvé une clé de la maison. Bien cachée sous une pierre, elle n’attendait que moi. Ce jour-là, je me suis donné le droit d’entrer. À l’intérieur, j’ai foulé les tommettes repeintes en rouge, j’ai jeté un coup d’oeil sur l’ancienne chambre de mes parents, du temps où ils dormaient encore ensemble. Je me suis souvenue des veillées en famille : assis à la table de la grande pièce principale, nous jouions aux petits chevaux à la lueur des lampes à pétrole. J’ai eu une pensée émue pour le vieux four à bois, sur lequel ma mère faisait cuire des gaufres dans de vieux moules en fonte. J’ai repensé au temps où nous vivions ici sans électricité, ni eau potable. C’était comme un jeu, c’était toujours l’été, il faisait toujours beau, nous étions en vacances. Ce jour-là, après l’ultime visite à l’intérieur de la maison, j’ai remis la clé à l’endroit même où je l’avais trouvée. Aujourd’hui, je me reproche cette honnêteté car cette clé, finalement, je l’aurais bien gardée.
Un peu plus loin sur la gauche, il y a une terrasse en briques rouges avec une imposante construction en ciment qui doit être le nouveau barbecue. La clé y serait-elle cachée ? De ce côté, la maison s’est agrandie : elle s’est pourvue d’une magnifique véranda en arc de cercle, garnie de grands fauteuils en osier. À l’intérieur, le mur où, autrefois, ma mère faisait pousser des lupins, des glaïeuls et des lys, accueille l’âtre d’une cheminée. À l’arrière de la maison, il y a toujours cet appentis en bois construit par mon père, où il rangeait tous ses outils, son matériel de jardin et nos bicyclettes. Nous faisions de longues promenades sur les chemins et sur les routes en emportant notre goûter ; mon petit frère derrière mon père puis, plus tard, sur son propre vélo.
Derrière la maison, le sentier serpente toujours dans le petit bois. Il y fait sombre et j'aperçois une petite fille, dans sa cabane, qui joue avec ses poupées. Chacune repose dans son berceau, la dînette est disposée sur une cagette retournée qui sert de table. Une fois les poupées endormies, elle se lève silencieusement, prend son vélo et pédale jusqu’à son petit frère, qui joue aux voitures dans le tas de sable, un peu plus loin. Leurs parents sont dans le jardin, son père s’occupe des arbres, sa mère ramasse des petits pois. Bientôt, maman l’appellera pour qu’elle l’aide à préparer le repas. Cet après-midi, si le temps reste au beau, papa a promis d’emmener la famille à la piscine. Elle scrute le ciel, redoute l’arrivée de gros nuages qui annuleraient la sortie...
Les nuages se sont amoncelés, pendant des mois et des années, au-dessus de la maison. Ma mère a trouvé, pour ses vacances, des endroits moins retirés et bien plus amusants, en compagnie d’un homme qui n’était pas mon père. Un été, j’ai séjourné dans la maison avec mon père ; une autre femme dormait avec lui, dans la chambre, à la place de ma mère. J’ai fini par ne plus venir. Je n’étais bien nulle part, même plus ici. Un jour, ils ont fini par vendre la maison. Mon enfance est partie avec.
La boucle est bouclée. Je me retrouve dans le chemin que j’ai emprunté pour arriver, sous les noisetiers, là où on garait la voiture. Avant de repartir, je respire profondément en embrassant la maison et ses alentours d’un long regard. Je prends un peu de mon enfance, qui reste là, intacte. J’en ai besoin pour vivre. Je reviens là, toujours. J’ai l’impression, qu’ensuite, il m’est plus facile d’avancer. Jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain appel.
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01.11.2006
Laure aimait la vie
Passage en première : Laure en littéraire, moi en scientifique. Au début du printemps 1980, nous avons découvert le Tigre, où nous allions danser le samedi avec nos nouvelles amies, Brigitte et Danou. Reggae, ska, punk, rock, pop… J'ai découvert des courants musicaux qui m'étaient jusque-là insoupçonnés. Ce fut aussi l'époque des premiers joints, des mélanges insensés alcool-cachets, des grands désespoirs amoureux… Nos états et nos fréquentations étaient parfois limites, mais nous nous en sommes toujours bien tirées. Les études nous parurent, évidemment, plus accessoires. Je suis passée de justesse en terminale, mais Laure allait redoubler sa première. Elle était triste, morose, inquiète. Elle disait souvent : "Laure aime la vie, mais la vie n'aime pas Laure." Pendant les vacances d'été, Nelly n'a pas voulu qu'elle parte à Londres avec Danou, Brigitte et moi.
Au mois de septembre, quand les cours ont repris, Laure n'a plus eu autant le droit de sortir : Nelly veillait au grain. Moi, j'étais toujours aussi libre. Livrée à moi-même ? Je suis devenue amie avec Karine, j'ai délaissé Laure. Les amitiés adolescentes se font et se défont, et font du mal. Je nourrissais une passion grandissante pour la musique : celle que je faisais chez moi avec Karine le samedi après-midi, celle que je découvrais sur le juke-box du Pub, dans les soirées improvisées au hasard des rencontres, dans les concerts… Cette année-là, je n'ai pas eu mon bac, mais François Mitterrand fut élu Président. Durant l'été, je travaillai au centre de loisirs de mon quartier. Laure, elle, fit une colonie de vacances. Elle y rencontra celui qui allait devenir son mari. Un jour de novembre 1981 pluvieux, nous remontions ensemble du lycée, lorsqu'elle m'a fait part de sa décision d'arrêter ses études pour aller le rejoindre. Au diable la terminale ! Elle était amoureuse, elle voulait faire sa vie avec lui, fonder une vraie famille, et surtout être heureuse.
Nous ne nous sommes revues que bien longtemps après, à la piscine de notre quartier. J'avais passé le bac, réussi mes études à la fac. Laure était accompagnée de ses deux ravissantes petites filles, aussi blondes qu'elle était brune. Elle m'a raconté son mariage raté, les violences conjugales, le retour dans sa ville d'origine, près de ses frères et soeurs. Maintenant, elle vivait seule avec ses enfants, elle avait un travail. Elle m'a donné ses nouvelles coordonnées, m'a invitée à passer la voir. Je ne l'ai jamais recontactée. Les choses auraient-elles changé si nous étions redevenues proches ? Quelques années plus tard, j'ai appris qu'elle s'était suicidée. Laure aimait la vie, mais la vie n'aimait pas Laure. Une vie, ça tient en peu de mots.
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25.10.2006
Amnésie
Ce qu’il faisait là, étalé de tout son long sur le carrelage froid de ce qui ressemblait à une salle de bains, il ne savait pas trop. Il avait horriblement mal à la tête, une douleur lancinante lui vrillait le crâne. Il sentit un liquide tiède, épais, poisseux, s’étaler sous ses doigts. Il amena péniblement ses mains à hauteur de ses yeux. Malgré sa vision floue, déformée, imprécise, il vit ce rouge intense, qui lui couvrait la paume et une partie de l’avant-bras. Il porta instinctivement ses doigts à sa bouche : sur ses lèvres, le goût était douceâtre, la consistance visqueuse. Toutes ces sensations étaient très désagréables. Que lui arrivait-il ? Est-ce qu’il allait mourir ? Son coeur se mit à accélérer dangereusement, il en sentait les battements sourds, dans tout son corps, jusqu’à ses tempes en feu. Il restait immobile, sur le dos, n’osant bouger la tête, de peur qu’elle n’éclate, ou qu’une partie de sa substance ne se répande sur le sol. Sûr, il était en train de rêver, il faisait un vilain cauchemar, bourré d’angoisses terribles, suintant la peur de mourir... Il fallait qu’il se réveille, maintenant. Tout de suite !
Il releva brusquement le haut de son corps, ferma les yeux puis les rouvrit, regarda autour de lui. Rien n’avait bougé, c’était toujours la même lumière, aveuglante, chirurgicale. Il se mit à trembler, il eut soudain froid. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il se sentait perdu, il était paniqué, il n’arrivait pas à savoir où il était. Il voulut se mettre debout mais son corps était lourd, engourdi, ses jambes n’arrivaient pas à le porter. Son mal de tête s’était intensifié, la douleur lui donnait la nausée. Il parvint à s’asseoir par terre, en tailleur. Le décor dansait devant ses yeux éblouis par un puissant néon, intensifiant la blancheur du sol, lumineuse, éclatante. Les carreaux étaient tachetés de petits ronds rouges, comme des étoiles, et formaient une étonnante constellation aux lueurs écarlates.
L’idée terrible du bloc opératoire s’imposa à lui, sa peur redoubla. Que faisait-il là, sur le carrelage ? Était-il hospitalisé, avait-il subi une opération, venait-il juste de se réveiller ? Pourquoi se trouvait-il par terre, dans cet état ? Sa vision se stabilisa un peu, il embrassa la pièce du regard. L’image de l’hôpital disparut, laissant place aux lignes sobres d’une cuisine moderne, toute équipée, au mobilier en métal froid, mat, argenté. Ce lieu ne lui était pas familier ! Avait-il été kidnappé ? L’angoisse lui tenaillait les tripes. Tout était impeccablement rangé, ça brillait, c’était net, presque trop. Il y avait tout de même cette chaise renversée et ces taches de liquide rouge, par terre, un peu partout. Il regarda son torse, ses jambes, ses bras, ses mains : sa chemise et son pantalon en étaient maculés, il en avait aussi sur ses chaussures. Dans un sursaut, il entreprit de se relever, au mépris de la douleur sous son crâne et de ses membres gourds. Son corps ne lui répondait pas correctement. Il prit appui laborieusement sur les poignées des placards de rangement, l’une après l’autre, jusqu’à atteindre le rebord du meuble. Puis il parvint, au prix d’efforts surhumains, à tirer une chaise à lui. Il put enfin s’asseoir et reprendre son souffle, découvrant, de là-haut, de nouvelles perspectives.
Un plat dorait dans le four, l’odeur du fromage chaud navigua jusqu’à ses narines. Lui vint l’idée du gratin dauphinois : il aimait ça, il en mangerait bien ! Ces envies gourmandes avivèrent son esprit. Il était plus lucide, d’un seul coup. Sur la grande table noire, laquée, trônait une salade verte, dans un grand récipient transparent, prête à être tournée avec de grands couverts en bois. Une bouteille de vin rouge était débouchée, les fromages patientaient sous leur cloche, un carton à pâtisserie pas encore déballé attendait les gourmands... Des coupes à champagne avaient été placées sur un plateau, laissant présager une fin de repas pétillante, conviviale, euphorique. Il avait faim ! Il prit un morceau de pain coupé dans la corbeille en osier, le mâcha avidement, en prit un deuxième, un troisième, qu’il engloutit tout aussi rapidement. Il sentit les forces lui revenir. Mais que faisait-il donc dans une cuisine apprêtée pour les grands jours, sans âme qui vive ? Il tendit l’oreille : seuls les grésillements de la cuisson et le souffle rauque de la hotte d’aspiration emplissaient l’air.
La porte de la cuisine était fermée. Il repéra la haute et étroite fenêtre : derrière la vitre se découpait un ciel bleu nuit. Il chercha une pendule murale, n’en trouva pas. Il posa un regard inquiet sur son poignet, puis sur l’autre : pas de montre, aucun moyen de savoir l’heure. Ah si. Les chiffres digitaux, sur le four, indiquaient curieusement 21h12. Il se mit péniblement debout, sa tête lui faisait mal. Il fallait qu’il soit courageux ! Il respira profondément, plusieurs fois, cherchant à retrouver son souffle et un peu d’assurance. Il se dirigea, à petits pas, vers la porte peinte en blanc et tourna la froide poignée métallique. Elle n’était pas fermée à clé. Son coeur se mit de nouveau à battre la chamade. Qu’allait-il trouver là, derrière ? Son cauchemar allait-il continuer ?
Des bruits de conversation animés, joyeux, des voix d’enfants enveloppèrent ses oreilles. Il sentit le calme se faire en lui : il entendait la vie. Il se laissa guider par les sons rassurants, traversa lentement un long couloir, ouvrit une porte vitrée. Une femme, debout, poussa un cri en le voyant apparaître. Il aperçut un groupe de personnes, attablées, dont les visages reflétaient l’étonnement, la surprise. Des enfants, qui jouaient près de la cheminée, se tournèrent vers lui, grimaçants, ricanants. Il ne connaissait pas ces gens, ils ne les avaient jamais vus de sa vie, que faisait-il dans une maison d’étrangers ? Il était de nouveau effaré, épouvanté, mais incapable de fuir. La femme qui avait hurlé se dirigea vers lui, le regard noir, accusateur. Elle avait les cheveux gris et un corps sec et maigre, aux mouvements nerveux, agités. Il restait planté à l’entrée de la salle à manger, tremblant, terrorisé, avec ses vêtements rougis, ses cheveux blancs tout hérissés, embroussaillés, ses mains salies...
La femme avait l’air très en colère. Elle s’adressa à lui d’une voix forte, qui le fit reculer : " Tu as saigné un cochon, ou quoi ? Tu t’es mis dans un état... Tu débloques complètement, ces derniers temps ! T’es bon pour l’asile des vieux, hein, toi ! " La femme voulut s’approcher plus près de lui. Il esquissa un mouvement de recul et trébucha, trouvant maladroitement appui sur la poignée de la porte à laquelle il finit par s’agripper. Il était sans défense, suffoquant, haletant, comme une bête mise à mort. Elle lui parla plus calmement : “ Il faut que je regarde ce que tu t’es fait, papa ! Tu es tombé, c’est ça ? Et tu restes muet comme une carpe, évidemment ! On va appeler les urgences, hein... S’ils pouvaient te garder un peu là-bas, nous on pourrait souffler, à la maison. Allez, viens t’asseoir sur le canapé... " Il se sentait démuni, complètement perdu. Il ne lui restait plus qu’à se laisser guider par la voix devenue douce. Il s’appuya sur le bras de cette femme inconnue, poussa un long soupir. Elle lui avait tenu des propos bien étranges, qu’il n’avait pas compris.
Dans la salle à manger, on parlait de lui, de ses pertes de mémoire, de sa dépendance, chaque jour plus importante. On cherchait à lui faire intégrer une structure médicalisée, il devenait une charge bien trop lourde à supporter pour ses enfants et ses petits-enfants ! On se reprochait de ne pas avoir été plus vigilant, ce soir. On aurait dû l’accompagner jusqu’aux toilettes, mais c’était juste à côté, dans le couloir... Et puis on savourait l’apéritif, on en était à la deuxième tournée, la tension s’était relâchée... Voilà le résultat ! On pestait contre cette foutue maladie qui le rendait sénile. On était triste. Il était vieux, de toute façon, c’était normal. Ce soir-là, on avait réuni la famille pour son anniversaire. Il venait d’avoir quatre-vingt-dix ans.
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16.09.2006
Rendez-vous parisien
Il y a encore un mois, nous ne savions rien de nos existences. Il aura fallu un sacré coup du destin pour nous mettre en contact ! Toutes ces coïncidences… Tous ces lieux fréquentés, l'un comme l'autre, aux mêmes moments : nous aurions pu maintes et maintes fois nous rencontrer. Nous nous sommes croisés sans doute. Peut-être ? Maintenant tout me pousse vers lui, depuis ce concert, au Zénith de Paris, où il m'a adressé la parole. Quelques phrases seulement, échangées dans le tumulte vrombissant des Sisters Of Mercy, auront suffi à nous convaincre d'échanger nos adresses email. Je lui ai promis de lui envoyer quelques photos. Correspondance électronique, mise en relation de nos blogs respectifs. Affinités, envies, déclic. Engouement réciproque, déchaînement cataclysmique. L'envie de nous revoir, le premier rendez-vous… Une histoire débutante, des confidences, une attirance, une résonance, déjà intenses.
Il faisait beau, hier, en fin d'après-midi. Paris ressemblait à un petit village paisible. Nous sommes allés boire un verre en terrasse, puis deux. Nos mains dans celles de l'autre, nos regards, nos baisers, nos échanges : festin, régal, délice. Il m'a encore dit ces belles choses qui me remuent, qui me transportent, qui me terrassent. Touché coulé, je fonds, je plane, je m'électrise et je trépasse… Il me parle de son amour pour moi, de son grand appétit de vivre, de projets à mener ensemble. Je suis bouleversée à l'idée d'avoir enfin trouvé celui que je n'espérais plus rencontrer. Tout cela est si soudain, si évident…
19h30. On remonte la rue jusqu'à chez lui. Il va me préparer à dîner, il a tout prévu, il a tout acheté. Nous avons devant nous une longue soirée, puis le concert de Charles De Goal au Klub, rue Saint-Denis, à 23h. En fait, nous avons toute la nuit. Dans la rue, je lui prends la main. Je suis fière et heureuse de marcher avec lui, tous deux nous irons loin. Son numéro, la porte cochère, le code, la lourde porte, long couloir sombre, fond de cour, premier étage droite… Nous voilà chez lui, dans son univers, où il veut déjà que je me sente comme chez moi. Il prépare les salades, crudités et fruits, nous buvons du vin rouge, nous parlons de tout ce qui nous passionne, de ce que nous aimons, de ce que nous détestons… Au moment du dessert, il me dit qu'il a toujours vécu seul, ici. Je suis la première femme à franchir le seuil de sa porte depuis de longs mois. Depuis qu'il habite là, en fait. Cela me fait peur, cela me rassure. Je lui tends la main, je lui souris. J'aime savoir qu'avec moi il revit.
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26.07.2006
Les roses
Nous n’aurions plus parlé pendant quelques instants puis tu m’aurais fait des excuses concernant ton long silence, ces mois entiers sans me donner de nouvelles, ton acharnement à me fuir, à refuser tout contact avec moi. Tu m’aurais dit que ces roses te touchaient, que ma déclaration te faisait chaud au coeur, que tu m’aimais aussi, plus que je ne le pensais, qu’il fallait maintenant rattraper le temps perdu... Tu aurais alors changé de côté, pour venir près de moi, tout près de moi, j’aurais senti ton souffle. Tu m’aurais pris la main, tu l’aurais caressée, je t’aurais souri. Nous serions restés longtemps dans les bras l’un de l’autre, sans rien nous dire, écoutant simplement les battements de nos coeurs. Nous nous serions embrassés, longuement ; nous aurions savouré le délice des retrouvailles. Plus tard, nous nous serions parlé. Je t’aurais confié tous mes regrets de ne pas t’avoir assez montré mes sentiments, d’avoir eu l’air distant, comme si je n’accordais que peu d’importance à notre relation. Je t’aurais avoué que c’était une façade, une façon de me protéger ; j’avais peur de l’échec, comme si le bonheur ne m’était pas autorisé. Tu m’aurais dit que j’étais bête, que le bonheur je pouvais l’avoir avec toi, que j’allais en profiter, sans restrictions. Nous pourrions faire un tas de projets, ensemble : nous avions plein de goûts communs. Tu m’aurais demandé de rester dormir avec toi. Nous n’aurions pas beaucoup dormi !
J’aurais tant voulu t’apporter des roses, de belles roses rouges, de la couleur de mon amour ! Nous nous étions connus au cours d’une soirée, dans une petite salle où tu te produisais en concert, avec ton groupe. Tu étais bassiste. Nous avions fini la nuit ensemble, dans ta chambre d’hôtel. À ton départ, nous avions échangé nos téléphones et nos adresses : nous nous étions promis de nous revoir, le plus rapidement possible ! C’est toi qui as téléphoné. Tu m’as proposé de te rejoindre. Dès que j’ai pu, j’ai pris un train de nuit et nous avons passé ensemble un merveilleux week-end de trois jours. Le miracle de l’amour : nous nous étions trouvés. J’étais si bien, avec toi ! Je ne me lassais pas de tes yeux gris énigmatiques, de ton accent étrange, si attachant... Et puis il a fallu que je reparte : un déchirement, déjà. Nous travaillions tous les deux durant l’été, une nouvelle escapade amoureuse semblait malheureusement bien compromise. Mais nous allions prendre nos congés en septembre, une semaine, deux si possible, pour pouvoir passer du temps ensemble. Cette fois-ci, c’est toi qui viendrais chez moi. Je t’invitais à m’y retrouver.
Nous avons passé un mois et demi séparés. Dieu que c’était long et douloureux, d’attendre ! Nous restions en contact, malgré la distance, par de longues conversations au téléphone et un échange effréné de lettres enflammées, de photos, de petits cadeaux. Tout ça aidait à faire passer le temps. Nous nous sommes enfin retrouvés, un matin, à la gare : tu avais pris le train de nuit. Après un petit-déjeuner auréolé par ta présence, dans un café, pas loin, pour refaire connaissance, nous sommes allés chez moi, d’où nous n’avons pas bougé jusqu’au lendemain midi. Nous avions tant à nous dire et tant à faire, ensemble ! Les dix jours ont passé à une vitesse fulgurante. Je voulais te faire découvrir un maximum de choses, te faire connaître un maximum de gens, t’emmener dans un maximum d’endroits...
Comme gage de ma confiance et de mon attachement à toi, je t’ai montré la maison de mon enfance, je t’ai fait partager mon secret. Je pensais que c’était une belle preuve d’amour, je voulais que tu comprennes à quel point tu comptais pour moi ! Quand tu as repris le train de nuit en sens inverse, pour retourner chez toi, j’ai cru que j’allais en mourir. À peine le dernier wagon couchettes eut-il quitté le quai que tu me manquais déjà horriblement. Une souffrance sans nom, instinctive, animale. La privation de ton corps, tant caressé, tant enlacé, tant étreint... En rentrant chez moi, j’avais déjà envie de t’écrire, pour être avec toi, au moins par la pensée.
Je t’ai envoyé de longues et belles lettres, en septembre et en octobre, auxquelles tu n’as pas répondu. J’ai essayé maintes et maintes fois de te joindre au téléphone, mais chez toi, ça sonnait désespérément dans le vide. Tu m’avais bien parlé d’une absence pour raisons professionnelles pendant quelques semaines, mais là, ça semblait long, tout de même ! Je me trouvais dans un état infernal, intensément douloureux ; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je vivais dans l’attente d’une manifestation de ta part, enfin ! J’ai fini par appeler une de tes amies qui m’a dit que tu allais bien, que tu n’avais pas rencontré quelqu’un d’autre, non, qu’elle ne comprenait pas pourquoi tu me laissais ainsi dans le silence radio le plus complet. Elle m’a promis de t’en parler. J’ai essayé de te joindre, encore et encore, mais tu ne décrochais jamais pour moi. Je t’écrivais presque tous les jours, je n’étais que panique et souffrance, je vivais un calvaire sans nom, je n’arrivais plus à travailler... Tu as fini par m’écrire, fin novembre, pour m’annoncer la fin de notre histoire, m’expliquant en quelques phrases laconiques que les choses étaient trop compliquées, qu’on habitait trop loin l’un de l’autre, que ça ne te convenait pas, que tu ne m’aimais pas. Je n’ai pas voulu te croire, je voulais qu’on s’explique, mais tu refusais toujours de me parler au téléphone. C’est alors que j’ai eu l’idée du fleuriste.
J’aurais tant voulu t’apporter des roses, de belles roses rouges, de la couleur de mon amour ! Comme tu habitais loin, tu habitais si loin, je t’ai fait livrer un énorme bouquet, un bouquet de roses rouges, avec un message porteur d’espoir : << Avec ces roses rouges je t’offre mon coeur, je te donne mon amour, je te confie ma vie, je veux t’accompagner jusqu’à la fin des temps. Je t’aime. >> J’ai reçu ta courte et sobre lettre quelques jours après, elle portait presque les mêmes mots que la première. Elle se terminait par un << Merci pour les roses. >> Ce fut l’effondrement complet. Pourquoi m’avais-tu fait subir ces mois d’attente pour en arriver là ? Pourquoi m’avais-tu fait souffrir inutilement ? Pourquoi un tel acharnement à me fragiliser, à me briser, m’anéantir ? Tu n’aurais pas dû agir comme ça avec moi, tu sais ! Tu n’as vraiment pas eu de chance avec cette voiture folle qui t’a foncé dessus, devant ton immeuble, ce froid matin de décembre où tu partais travailler. Il faisait encore nuit, il y avait du brouillard, il n’y avait personne dans la rue, tout est allé si vite...
J’aurais tant voulu t’apporter des roses, de belles roses rouges, de la couleur de mon amour ! Je crois savoir que ça ne se fait pas. Alors, cette année, je t’ai choisi de magnifiques chrysanthèmes aux fleurs rouge sang et or. Elles resplendissent dans le soleil de ce beau jour d’automne. Elles se plairont sur ta tombe, entre nous deux. J’ai fait graver, sur une belle plaque en marbre, les mots de mon message, tu sais, celui auquel tu avais répondu si froidement. J’aurais tellement aimé qu’il en soit autrement, pour nous deux ! J’ai pensé au suicide, et puis... Tous les ans, au moment de la Toussaint, je prends le train de nuit et je viens jusqu’à toi, mon amour. Tu es à moi, à personne d’autre. Tu m’appartiens pour l’éternité.
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