07.11.2009

Le don de vivre

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Le don de vivre a passé dans les fleurs. Pourquoi cette phrase, enfouie au fond de ma mémoire, me revient-elle si soudainement ? Je n'ai jamais vraiment compris ce qu'elle voulait dire, et aujourd'hui, en cet instant, je ne parviens toujours pas à me faire une idée précise de la situation. D'ailleurs, dans cette phrase, je trouve qu'il y a une faute de français. Moi, j'aurais plutôt dit : "Le don de vivre est passé dans les fleurs." Cela me semble plus correct, et moins flou. Certes, le verbe "passer" se conjugue autant avec l'auxiliaire être que l'auxiliaire avoir. Le temps a passé, il est passé… Mais  pourquoi écrire : "Le don de vivre a passé dans les fleurs ?"

Le don de vivre est passé dans les fleurs. Il y a encore quelque chose qui cloche. L'on dit communément "le don de soi", "l'amour de vivre", alors qu'en est-il du don de vivre ? La vie qui m'a été donnée ? Le don de ma vie tout entière vouée aux fleurs, jusqu'à l'obsession, la folie, la destruction ? Ça a passé, c'est tout délavé. Le don de vivre s'en est allé, là-bas, très loin, dans les jardins d'Eden, rejoindre ses paradis perdus.

Le don de soi est passé dans les fleurs. L'amour de vivre est passé dans les fleurs. L'on passe dans un endroit, mais pas dans quelque chose ! Comment "passer dans les fleurs" ? Passer entre les fleurs, ça c'est possible, mais dans les fleurs ? Hier matin, je suis passée chez toi, mais tu n'étais pas là. Je suis passée par la ruelle, je suis passée entre les gouttes, je suis passée dans ton jardin, je suis passée par la fenêtre. Mon amour pour toi est passé dans les fleurs, tout mon argent est passé dans les fleurs, toutes celles que je t'ai offertes, jour après jour, depuis notre rencontre, pour que tu n'oublies jamais. Je ne le regrette pas.

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Ton amour est passé entre les fleurs. Il a filé, telle une abeille, pressée de rentrer à la ruche, impossible de le rattraper. La lune de miel est terminée. Comme j'y ai cru, tu sais ! Je t'avais tout donné, ma vie entière reposait dans tes mains, je t'étais dévouée, corps et âme, pieds et poings liés. Tu pouvais faire de moi ce que tu voulais, j'étais à toi, seule, exclusive, excessive, si aimante, admirative… Un jour, sans prévenir, tu as fait tes valises, tu m'as dit :"Garde tout, je m'en vais, je ne reviendrai jamais."

Tu n'es pas allé loin, casanier comme tu es, tu es retourné vivre dans le giron maternel, bien chaud, bien douillet, rassurant. Tu ne m'as laissé que de grandes pièces vides, et pas assez de larmes pour pleurer. J'avais l'envie de toi, pour toujours, j'avais le don de vivre, de ne vivre que pour toi. Tu as tout saccagé, tout détruit, tout défait. Je n'achète plus de fleurs, la boutique est fermée. Je suis presque morte, est-ce que tu le sais ?

J'ai cassé un à un tous ces vases vides, désormais inutiles. Cela forme, sur le sol, une très jolie mosaïque. Le sang qui coule de mes poignets, que je secoue, rajoute à l'œuvre d'art par ses effets de taches, de gouttes à gouttes. Je me sens faible, la tête me tourne, je m'affaisse, je m'écroule… Je suis allongée là, dans le salon, sur un tapis épais de vases cassés, éclatés, brisés en mille morceaux. Ma vie s'en va, les fleurs avec, sache que je fais tout ça pour toi.

Le don de vivre a passé dans les fleurs.

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Nota bene :

La phrase citée au début et à la fin de ce texte est de Paul Valéry, dans "Le cimetière marin", poésies, Bibliothèque de la Pléiade :

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !

28.10.2009

La visite

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Le petit corps gisait, ensanglanté, sur la moquette écrue du salon, chichement meublé, mais très encombré. Deux clic-clac fatigués, élimés, aux couleurs passées, se faisaient face ; des étagères croulaient sous les livres, les disques, les cassettes vidéo, les DVD. Entre les deux canapés, trônait une grande table basse, sur laquelle se trouvait un fouillis indescriptible, peu ragoûtant : cannettes de bière, bouteilles de vin, verres encore pleins de breuvages indéterminés, couverts sales en plastique, emballages de pizza, cendriers débordant de mégots en tout genre… Il y avait une chaîne hi-fi d'un autre âge, avec des baffles impressionnants, un grand meuble poussiéreux où étaient posée un grosse télévision et tout le nécessaire pour visionner des films. Le sol à cet endroit était jonché de disques numériques, dépourvus de pochettes, lesquelles étaient rangées en piles, par terre, à la manière de la tour de Pise. Ces édifices semblaient pouvoir tomber à n'importe quel moment, certains s'étaient déjà écroulés, rajoutant à l'apocalypse qui semblait avoir frappé les lieux. Sur le papier peint jauni, déchiré, défraîchi, étaient punaisés des posters : Serge Gainsbourg, Bob Marley, The Doors. Une photo d'Hubert-Félix Thiéfaine en concert, encadrée, sous verre, était accrochée de travers. Ici, le désordre régnait en maître. Le ménage n'avait pas été fait depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Il y avait, dans toute la pièce, une forte odeur de poubelles.

Comment avait-on pu s'acharner à ce point sur une créature aussi innocente, inoffensive ? Sans défense, elle n'avait pas pu résister longtemps, quelle méchanceté gratuite ! Le frêle cadavre reposait sur le dos, la tête sur le côté, désarticulé, les yeux restés ouverts. Il baignait dans le sang, il en était couvert. Tout ce sang sans raison ! Il avait de multiples blessures sur le ventre, sur le cou, sur la tête… On s'était acharné, jusqu'à vouloir le démembrer, le briser, le déchiqueter. Tout autour de lui, une constellation de petites taches rouges maculait la moquette, usée, poussiéreuse, presque grise. C'était abominable, révoltant : sans doute le travail d'un monstre, l'œuvre d'un dangereux psychopathe, à enfermer d'urgence. Pour le moment, il ne fallait toucher à rien, laisser intacte la scène de crime, chercher des indices… Il y avait d'autres pièces dans l'appartement : il était temps d'y jeter un œil.

Dans la cuisine, un entassement de sacs poubelle, pleins à ras bord, lacérés par endroits, éventrés, vomissaient leurs déchets. Sur la petite table en formica, la même nature morte que dans le salon : vieux restes de repas, cadavres de bouteilles, cendres et mégots… La fenêtre était fermée, on ne pouvait que difficilement y accéder. Les sacs poubelle encombraient le passage, il faudrait les enjamber… La puanteur était infernale, insupportable, à en vomir : on devait aérer à tout prix, c'était intenable ! Il y avait là, sur les verres, les couverts, moult empreintes digitales qu'on se devrait de relever, identifier… Au vu du mode de vie de la maison, il ne serait pas étonnant qu'y soient venus des gens de mauvaise fréquentation, des délinquants, des trafiquants, des voyous, des bandits… Ils y étaient sûrement pour quelque chose, dans la mort de ce petit être sauvagement agressé, reposant là, tout près, dans le salon. Un délire malsain, alcoolisé, shooté, qui avait mal tourné ? Les choses qui dérapent, qui finissent dans le drame… Où sont-ils, maintenant, tous ces fêtards ? Les rats ont quitté le navire !

Il y a un long couloir qui mène à deux portes, celles des chambres ? Après tout, il y a peut-être des gens qui dorment, même si nous sommes en plein après-midi. Avec cette façon de vivre, il n'y aurait rien de surprenant. Il faut aller voir, avoir du courage, s'y risquer, vaille que vaille, malgré la peur qui tenaille. Que va-t-on trouver ? L'enquête doit avancer, coûte que coûte ! Ça ne sent pas non plus très bon par là. Quelle infection ! À s'en boucher le nez ! L'une des deux portes est entrouverte. C'est la salle de bains, avec les toilettes, à croire qu'on y a fait bien d'autres choses que de s'y laver. C'est crasseux, répugnant, vomitif. Il y a des verres à bières, des verres à vin, des flûtes à champagne posés ça et là, renversés ou brisés par terre. Il y a des odeurs de vieille vinasse, d'alcool tourné, mêlé au tabac froid. Des mégots ont été éteints dans le lavabo, il y en a aussi dans le bac de la douche, au rideau en plastique percé d'une multitude de trous, des brûlures de cigarettes, comme autant d'étoiles, de petites planètes… Autant mettre un peu de poésie dans ce capharnaüm, c'est tellement glauque, tellement abject… Des vêtements informes sont accrochés aux patères, il y a des traces de doigts suspectes, des dessins obscènes partout sur les murs… C'est écrit "FUCK" en grand, juste au-dessus de la cuvette des WC, dégoûtante, vraiment pas nette…

Pas grand-chose de plus à tirer de cet endroit, c'est consternant, un laisser-aller pareil, un manque aussi flagrant de dignité humaine. Il vaut mieux refermer la porte et aller vers l'autre, celle qui est close. Là est la solution de cette énigme, sans aucun doute. Pauvre petite victime morte, pas loin, dans le salon… Qui a pu lui faire ça ? Il faut s'attendre au pire, vu l'état de dévastation, de décomposition, de guerre nucléaire dans les pièces précédentes. Est-ce que ça vaut vraiment la peine de s'y aventurer ? Ne vaudrait-il pas mieux appeler les secours ? Ça sent mauvais, non, cette histoire ? Des grattements se font entendre derrière la porte, et puis aussi des gémissements. Sans réfléchir, aller ouvrir, enclencher la poignée, ne ressentir aucune résistance, elle n'est donc pas fermée de l'intérieur, pousser le battant, en grand, faire un pas dans la pièce…

Voir soudain s'échapper une bête hurlante, tel un bolide télécommandé, filer à fond de train dans le couloir. Quelques secondes de réflexion, puis un mauvais pressentiment. Le cœur qui bat, la sueur qui perle, courir vers le salon, mais il est déjà trop tard… Le sinistre animal achève son méfait, ayant déjà englouti une partie de sa proie, dont il ne reste dorénavant que l'arrière-train… C'est pathétique, navrant, rageant, il n'y a plus de scène de crime, avalée par ces monstrueuses babines, ces canines aux éclats carnassiers ! Il n'y a plus rien à faire, maintenant. Dans un coin, près de la fenêtre donnant sur le balcon, on aperçoit la cage, vide, ouverte.

En avoir le cœur net, retourner dans la pièce du fond, finir la visite de l'appartement, aller au bout des choses… Remonter le couloir, hésiter quelques instants puis entrer prudemment… C'est une chambre où règne, apparemment, moins de désordre que partout ailleurs. Les rideaux sont tirés, créant la pénombre. Il y a une forme allongée, sur le lit, quelqu'un qui dort ? Trouver l'interrupteur, mettre de la lumière, s'approcher… Dans les draps se tient une femme, une vieille femme, à la peau très pâle, aux cheveux tout blancs. Elle repose sur le dos, la tête sur un gros oreiller, les mains jointes, les yeux fermés, un léger sourire sur ses lèvres, figées pour l'éternité.

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16.09.2009

Hommage à Marie

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Jeudi 15 février 2007

Cela va faire dix ans que je connais Marie. Nous habitons le même immeuble, au rez-de-chaussée, avec terrasse et grand jardin. Communément, cela signifie que nous sommes voisines. Nous sommes souvent dehors, en toute saison ; nous avons ainsi souvent l'occasion de nous dire bonjour, d'échanger quelques mots. J'ai vu grandir sa fille, Audrey, maintenant vingt-trois ans. De timide et réservée, collégienne, lycéenne puis étudiante, aujourd'hui salariée, elle est devenue une grande et belle jeune femme, discrète, posée, mue par l'envie de réussir sa vie. Audrey n'habite plus chez sa mère, dans ce studio aussi étriqué que le mien, où l'on voudrait pousser les murs. Mais elle est toujours très proche d'elle et vient la voir tous les week-ends, quelquefois en semaine. Audrey et Marie ont toujours été très complices, soudées l'une à l'autre. Marie, quarante-huit ans, vit séparée du père d'Audrey, mais ils n'ont toujours pas divorcé. Audrey a depuis peu un petit ami, qui l'accompagne parfois quand elle rend visite à sa mère. Marie vit seule avec Zizou, son chien noir et tout fou.

Depuis quelques mois, Marie s'inquiétait pour sa santé. Elle nous en avait fait part, à Simone—une voisine retraitée, qui vit au premier étage—et à moi, un jour où nous discutions toutes les trois, dehors, côté jardin. Simone revenait d'une promenade avec Loulou, son chien. Le problème de Marie était grave, angoissant, lourd à porter. Sa dernière mammographie avait révélé une tumeur plus maligne que bénigne du côté droit, et ça lui faisait mal. Il fallait faire des examens et des analyses complémentaires. Insidieusement, le mot "cancer" s'est immiscé dans nos conversations. Autant appeler les choses par leur nom, de toute façon, plutôt que de tourner autour du pot. Entre voisines, nous parlions plutôt de tout et de rien. Entre voisines, nous n'évoquions pas ou peu nos malheurs et malaises profonds, juste les petits maux, les presque riens du quotidien. Entre voisines, nous savions maintenant que Marie allait avoir besoin de notre soutien.

Marie a fait des analyses. Marie a attendu les résultats pendant de longues semaines, puis la décision des médecins : il fallait opérer. Marie a dû encore patienter avant qu'on lui donne une date pour l'opération. Marie a dû attendre l'opération, la peur allant en s'accélérant. Et d'une "simple" extraction de la tumeur, il s'est finalement avéré qu'il valait mieux faire l'ablation totale du sein. Marie pleurait en nous parlant, Simone et moi. Nous l'écoutions, sans éluder, sans banaliser, sans fuir le problème ; nous affrontions, avec elle, la réalité en face. Mais nous, nous n'étions pas malades.

Marie avait rendez-vous à l'hôpital le mardi 13 février au matin. Audrey a pris une journée de congé pour la conduire, l'accompagner, la soutenir. Ce jour-là, chez Marie, les volets sont restés fermés. J'ai pensé à ce qui l'attendait, à cette perte d'une partie d'elle-même, à cette amputation, garante de sa vie, de sa survie. J'ai pensé à la mort, j'ai eu peur de la mort. J'ai écrit à Marie : j'ai choisi une jolie carte, avec le dessin d'un soleil souriant et de fleurs aux couleurs vives, que j'ai glissée dans sa boîte aux lettres pour qu'elle puisse la lire dès son retour. Pour qu'elle se sente moins seule. Pour qu'elle sache que je pense à elle, qu'elle peut compter sur moi.

L'ablation d'un sein, apparemment, chirurgicalement parlant, ce n'est rien, presque une formalité. La chimiothérapie, par contre, doit être encore une autre paire de manches. Marie aura tant et tant d'autres épreuves à surmonter avant la guérison ! Ce soir, en rentrant du travail, sur le parking, j'ai vu la voiture d'Audrey. Et, aux fenêtres de l'appartement de Marie, dont les volets s'étaient rouverts, il y avait de la lumière. Marie a lu ma carte, c'est sûr ! J'attends qu'elle se sente prête, j'attends de la revoir.

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Mercredi 17 septembre 2008

Marie est morte, cela fait trois semaines aujourd'hui. Elle allait avoir cinquante ans, elle n'était pas tellement plus âgée que moi… C'est bien jeune, pour mourir ; elle ne méritait pas ça, pas si vite… Je la savais malade, depuis un an et demi. Ça avait commencé par un cancer du sein droit, qu'il avait fallu lui enlever en totalité. Après l'opération, elle avait eu une longue période de chimio, de rayons… Elle s'était fait faire une prothèse, avait porté un temps une perruque, qu'elle avait remplacée, l'été venu, par un foulard aux teintes mauves, qu'elle nouait bien serré. À peine le temps, pour Marie, de souffler un peu, de voir ses cheveux repousser, d'un beau gris argenté, de reprendre goût à la vie, et les médecins trouvaient des cellules cancéreuses dans son foie. Elle a entamé de nouveaux traitements, éprouvants, contraignants, épuisants. Marie souffrait beaucoup ces derniers temps : on lui avait prescrit de la morphine, ça la faisait dormir une grande partie de la journée, plus qu'elle n'aurait voulu. Mais elle disait avoir si mal…

Ce printemps et cet été, je ne l'ai pas vue souvent dehors. Marie n'avait pas le droit de s'exposer au soleil, alors elle restait chez elle, fenêtres ouvertes. Le dimanche, quand Audrey venait, que le temps était beau, elles déjeunaient ensemble, sur la terrasse, à l'ombre du grand parasol vert et blanc, sur la petite table ronde en plastique blanc. Marie aimait faire la cuisine, surtout quand Audrey était là. Elle préparait de bons petits plats, bien mijotés, épicés, qui me donnaient l'eau à la bouche. Ça sentait bon, chez Marie, le dimanche vers onze heures du matin ! Marie aimait manger, elle était gourmande, elle avait toujours été un peu ronde. Du moins, je l'avais toujours vue ainsi.

Le dimanche après-midi, la mère et la fille jouaient aux cartes, elles adoraient le rami. Elles allaient se promener aux alentours avec le chien Zizou, tout content, tout noir, tout fou, il leur faisait la fête ! Ces derniers temps, Marie ne pouvait pas marcher longtemps, ses promenades s'étaient écourtées, elle se sentait vite essoufflée. Audrey partait seule avec le chien.

Marie avait toujours eu une pelouse nette, parfaitement entretenue. Avant sa maladie, c'était elle qui tondait, une fois par quinzaine, le samedi ou le dimanche. Ce printemps et cet été, Audrey s'y était mise, Marie avait trop mal aux bras pour pousser la tondeuse. Elle s'essayait un peu au jardinage, faisait pousser des fleurs le long de ses grillages. Dernièrement, je l'avais vue installer, dans sa pelouse, tout près de sa terrasse, deux grands bacs en bois, carrés, où elle avait planté des giroflées et des kalanchoes. Les fleurs étaient là, sous mes fenêtres, jusqu'à aujourd'hui, avant qu'Audrey ne vienne, en cette fin de journée, démonter et reprendre les bacs. Dans la pelouse, il ne reste que ces deux carrés de terre nue, tranchant avec le vert, deux plaies ouvertes, deux petites tombes fraîchement creusées… Les volets sont déjà refermés.

Je ne pensais pas qu'elle allait les enlever, ces deux bacs. Marie avait mis tant d'énergie à les monter ! Déjà, Audrey avait retiré les petits moulins à vent qui tournaient joyeusement au milieu des fleurs. Ça m'avait fait mal au cœur. De ma fenêtre, quand je les regardais, je pensais à Marie, à cette petite note de fantaisie au milieu de son jardin sobre, spartiate, qu'elle voulait "facile d'entretien". Il y avait là, dans ces moulins à vent, un petit quelque chose d'elle qui s'animait, qui respirait, qui demeurait "vivant"…

Maintenant, dehors, il n'y a plus rien pour me souvenir de Marie. Tout a disparu, jour après jour, au fil des visites d'Audrey. Je comprends qu'elle ait voulu régler ça très vite… Elle a tout juste vingt-cinq ans, c'est bien jeune pour perdre sa mère. Quel poids à porter sur ses épaules ! Elles étaient si proches, si complices ! Le jeudi 28 août, c'est par Audrey que j'ai appris la mort de Marie : "Maman est partie, dans la nuit de mardi à mercredi. Son foie ne fonctionnait plus, elle était très faible, elle a attrapé un virus, elle a fait une commotion cérébrale, on n'a rien pu faire…"

La dernière fois que j'ai vu Marie, c'était le samedi. Elle revenait tout juste de ses vacances en Auvergne, chez sa sœur, avec Audrey. Nous nous étions parlé, ça s'était bien passé, mais elle se sentait très fatiguée. "Je perds la boule", m'avait-elle confié. Le dimanche, il a plu, je ne suis pas sortie. Mon frère, sa femme et leurs enfants sont venus me rendre visite. J'allais avoir ma nièce, huit ans, en vacances pour quelques jours, je serais bien occupée !

Lundi, chez Marie, les volets sont restés fermés. Mardi aussi, puis mercredi. Je me suis dit qu'elle était certainement à l'hôpital pour de nouveaux examens ou traitements, qu'elle allait revenir en meilleure forme. À aucun moment, je n'ai imaginé qu'elle pouvait mourir, là, maintenant. J'aurais tant voulu la voir profiter de la vie… Sur le parking, sa voiture n'avait pas bougé. Sur sa terrasse, je voyais le parasol fermé, la table ronde avec, posé dessus, son petit pot de basilic, que je venais de lui rendre, dont j'avais pris grand soin pendant son absence. Il y avait ses quatre chaises en plastique vert foncé, rangées les unes sur les autres, son étendoir à linge, sa grande malle rouge et bleue où elle entreposait son matériel de jardinage…

Ce jeudi matin-là, le 28 août, quand j'ai ouvert ma porte-fenêtre, une fois le petit-déjeuner pris à l'intérieur avec ma nièce (il faisait un peu frais pour que nous nous mettions dehors), j'ai vu que chez Marie, les volets étaient ouverts. Une grande joie m'a saisie. Elle revenait, j'allais pouvoir lui dire bonjour, lui demander de ses nouvelles ; nous allions nous parler un peu, comme nous avions l'habitude de le faire, depuis si longtemps maintenant ! Mais c'est une femme inconnue que j'ai vu sortir de l'appartement pour fumer sur la terrasse, elle avait posé un cendrier sur la petite table ronde, à côté du basilic.

J'ai pensé que Marie s'était fait ramener de l'hôpital par cette dame, Audrey n'ayant pu se libérer… Je suis retournée dans mon appartement pour me préparer, superviser l'habillage de ma nièce, après une toilette sommaire au lavabo. Nous devions sortir, aller faire des courses. Juste avant de partir, je suis retournée sur la terrasse pour je ne sais quelle raison ; c'est là que j'ai vu Audrey, avec la femme qui fumait, ainsi qu'un homme. Nous nous sommes dit bonjour, puis Audrey m'a appris, pour sa mère. Je me suis sentie tellement triste ! Je ne m'y attendais pas, pas si tôt ! Je voulais croire que Marie avait encore de belles années devant elle, qu'elle allait vaincre la maladie… J'aurais tant voulu qu'elle guérisse !

Pourtant je savais bien que son cancer s'était développé dans son foie, mais aussi dans d'autres parties de son corps… Que son traitement était de plus en plus lourd, pas vraiment efficace… J'avais bien remarqué que les choses empiraient, pour Marie. Mais je ne pensais pas qu'elle allait mourir, si vite, à son retour de vacances… J'ai dit à Audrey que Marie avait bien fait d'aller en Auvergne, qu'elles avaient pu en profiter toutes les deux, que c'était bien de l'avoir vécu… J'allais penser très fort à Marie, tous les jours qui suivraient. Il y aurait une messe au village, à dix heures, lundi 1er septembre. Je ne pourrais pas m'y rendre, je reprenais le travail ce jour-là… Mais Simone y était allée, elle m'avait raconté. Marie serait enterrée en Auvergne, là où reposait sa mère, là où vivaient sa sœur et son mari, la femme et l'homme que j'avais vus sur la terrasse, avec Audrey. La semaine suivante, j'ai fait envoyer des fleurs pour sa tombe, de la part de Simone et moi. En sortant de chez le fleuriste, je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

Ce soir, chez Marie, il n'y a plus rien. Ni dedans (Audrey a vidé l'appartement le week-end précédent), ni dehors. Toute trace d'elle a disparu. Il n'y a plus son grand paillasson, à la porte d'entrée. Ni sa petite voiture bleu métallisé, sur le parking. Marie n'habite plus ici, Marie me manque, Marie est morte.

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12.07.2009

Cher journal

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19 avril 1978

Me voici seule, une fois de plus, à la maison. Heureusement qu'il y a le chat Hector pour me tenir compagnie ! Tout à l'heure, quand j'allumerai la télé et que je m'installerai bien confortablement dans le fauteuil, les jambes allongées, les pieds posés sur une chaise, pelotonnée dans mon duvet, il viendra me rejoindre et s'endormira sur ma poitrine, en ronronnant sous mes caresses. Lui, au moins, il ne me trahit pas. Il m'aime, il reste près de moi, il est à moi, c'est mon gros chat, mon bon vieux chat. Je finirai sans doute par m'endormir aussi, dans la chaleur du duvet, bercée par les voix plates et insipides de l'émission télévisée. "Aujourd'hui madame", bonsoir monsieur et au revoir tout le monde ! Qu'ai-je d'autre à faire, de toute manière, ce mercredi après-midi ? Il pleut, il fait froid, le ciel est gris… Je n'ai aucune envie, à part rester ici, chez moi, avec Hector.

Hier, je me suis disputée avec ma meilleure amie. Ce n'est plus ma meilleure amie. Je n'ai plus de meilleure amie. Je n'ai même plus d'amie… Tout ça à cause d'une histoire de garçon avec qui elle veut sortir à tout prix. Mais ce garçon de 3e B, Jean-Louis, est déjà pris, et bien pris ! Il sort depuis septembre avec une fille de sa classe, Lydie : ils s'adorent, ça se voit, ils s'entendent super bien, entre eux c'est le grand amour, ils ne vont certainement pas se quitter de sitôt ! Alors quand Valérie s'est mise à délirer, à fantasmer, à me raconter que pendant les récrés Jean-Louis la regardait, lui souriait, lui faisait des clins d'œil… Je lui ai dit qu'il fallait qu'elle arrête de rêver, que ce mec n'était pas pour elle, qu'elle allait se rendre ridicule, que si elle continuait à le draguer, elle allait se faire massacrer par Lydie ! Valérie n'a pas apprécié, évidemment, que je lui dise les choses en face. Moi, comme c'est (enfin, était) ma meilleure amie, je considérais que je lui rendais service en lui disant la vérité. Je voulais qu'elle comprenne que ça ne lui servait à rien de se prendre la tête pour un garçon qui n'en a rien à faire d'elle ! Il vaut mieux qu'elle regarde ceux qui sont célibataires ! Laurent ferait n'importe quoi pour elle et pourtant elle l'ignore totalement, ou alors elle lui répond sèchement, elle lui fait des coups vaches… Tant pis pour elle.

Valérie a perdu sa meilleure amie et elle n'a même pas de petit ami. Et bien voilà, c'est tout comme moi, on est pareilles. J'espère qu'elle va finir par me téléphoner, j'aimerais tant qu'elle m'appelle cet après-midi ! Elle a des excuses à me faire, elle m'a traitée très grossièrement. Mais vu la gifle que je lui ai donnée en réponse à ses : "Connasse, salope et grosse pouffe", ce serait plutôt à moi de lui téléphoner et de m'excuser, non ? Pour le moment, nous sommes fâchées. Mais si nous sommes vraiment des amies, les meilleures amies du monde, tout finira par s'arranger, n'est-ce pas ?

Valérie, cet après-midi, n'est probablement pas seule, chez elle. Elle a une "vraie" famille, un père et une mère qui vivent ensemble, un petit frère… Il y a toujours quelqu'un auprès d'elle, à la maison. C'est rassurant, sans doute, mais en contrepartie, elle est beaucoup moins "libre" que moi. Elle ne fait pas ce qu'elle veut, elle doit demander la permission à ses parents si elle veut sortir le mercredi ou le samedi après-midi… Les jours de collège, pas question de s'amuser après les cours, de rester un peu dehors, d'aller voir les garçons jouer au foot… Elle doit tout de suite rentrer, sinon elle se fait disputer. Rien à voir avec moi ! Je ne sais pas si ça me plairait, finalement, sa vie. Elle n'a pas le temps de s'ennuyer, c'est sûr ; elle a toujours quelque chose à faire. Garder son petit frère, aller en courses avec son père, aider sa mère… Mais moi, au moins, personne ne m'embête.

Ce matin, quand je me suis levée, mon père était déjà parti. Il ne travaille pas, le mercredi. Il en a profité pour aller passer la journée à la campagne, s'occuper du jardin, du verger, de la maison où nous n'allons plus en vacances depuis ce qui est arrivé. Moi, ça ne me dit plus rien de l'accompagner. La dernière fois, je me suis ennuyée, il faisait froid, à peine arrivée j'avais déjà envie de rentrer, je suis restée dans la voiture à faire marcher le chauffage, à jouer avec les essuie-glaces… Pourtant, j'ai aimé y venir, dans cette propriété ! Tant de souvenirs y restent attachés… Papa m'avait laissé un mot sur un bloc-notes, comme nous avons pris l'habitude de le faire depuis que nous vivons tous les deux dans l'appartement. Il a écrit qu'il rentrerait tard, ce soir il ira directement chez sa copine, ils mangeront ensemble… Il m'a laissé trente francs pour que j'aille m'acheter quelque chose à manger, ce que je veux. "Pense au pain !" a-t-il souligné de deux traits au stylo bille violet. Mais d'ici à ce qu'il ne revienne pas de la nuit… Ce ne serait pas la première fois ! Il m'a laissé, au cas où, le numéro de téléphone de sa nouvelle conquête : celle-là, il la fréquente depuis une quinzaine de jours, on va bien voir si ça va durer, cette fois-ci.

Alors aujourd'hui, je me débrouille toute seule, je fais ce que je veux quand je veux, sans avoir à demander quoique ce soit à qui que ce soit… Tous mes devoirs sont faits pour demain, ce matin j'ai appris ma leçon d'anglais et j'ai bien révisé pour le contrôle d'histoire… Je n'ai pas de soucis à me faire. Je suis plutôt une bonne élève, sérieuse et travailleuse. J'ai eu des bonnes notes au premier et au deuxième trimestre, il n'y a pas de raisons, ça va continuer pareil au troisième. Et pour l'an prochain, le passage en seconde, c'est comme si c'était fait !

Après mon émission à la télévision, la petite sieste avec le chat comme édredon, j'irai acheter du pain et puis une bonne plaquette de chocolat. C'est qu'il sera l'heure de goûter ! Tiens, et si je faisais un gâteau ? Un bon et gros gâteau aux amandes, un pain de Gênes, comme je les aime… Il me faudra une plaquette de beurre, des œufs, des amandes en poudre… Aurai-je assez d'argent ? Peut-être que sur le chemin du supermarché, je croiserai Rémi, de retour du foot, ou du tennis… Mais avec le temps qu'il fait, et s'il continue à pleuvoir comme ça, il va sans doute rester chez lui, lui aussi. Je l'aime bien, Rémi, il est gentil. Enfin, il est gentil avec un peu tout le monde, et surtout avec les filles ! Il semblerait qu'il soit fou amoureux d'Anne. Elle dit qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne veut pas de lui, qu'elle connaît un garçon, en Espagne, avec qui elle se mariera quand elle aura dix-huit ans.

Hier après-midi, Rémi est venu attendre Anne à la sortie du collège. Comme elle n'était pas là, il s'est avancé vers moi, il m'a fait quatre bises, il m'a demandé si j'avais vu Anne… Je lui ai répondu qu'elle avait dû quitter plus tôt, puisque la prof de musique était absente. Il avait l'air d'être déçu, mais il a dit : "Ça ne fait rien" et il m'a proposé de m'accompagner jusqu'à chez moi. J'ai dit oui, bien sûr ! J'étais surprise, mon cœur battait très fort, j'avais chaud et je devais être toute rouge ! On s'est mis à marcher, pas trop vite, on a bien discuté, on a continué à parler une fois arrivés devant chez moi. Il me posait plein de questions, il me racontait des choses sur lui, sur ses loisirs, il me faisait rire… J'étais très étonnée qu'il s'intéresse à moi. Mais bon, je sais qu'il aime Anne, que c'est sa préférée. Au moment de partir, au lieu des quatre bises, il m'a embrassée sur la bouche. J'ai détourné la tête, très vite. Je ne suis pas une fille facile, moi ! Qu'il n'aille pas s'imaginer que je vais remplacer Anne, comme ça, simplement parce qu'il claque des doigts ! Je lui ai dit : "Au revoir, Rémi, à bientôt, on peut se revoir, si tu veux." Il m'a dit : "D'accord, je t'appellerai demain."

On est demain, la journée est déjà bien avancée, Rémi ne m'a toujours pas appelée. Hier soir, quand je me suis couchée, j'ai repensé à son baiser. Je n'aurais pas dû l'éviter, j'aurais dû le faire durer ! En m'endormant, je me suis repassé au ralenti dix, vingt, trente, quarante, cinquante fois ses lèvres sur ma bouche. Ah ! Si Rémi pouvait m'aimer ! J'ai tant envie qu'il m'aime ! Je veux qu'un garçon m'aime ! Rémi, mon petit ami ? En voilà une bonne idée ! Je vais faire crever de jalousie toutes les filles du collège ! Ce serait chouette de sortir avec lui ! Je m'ennuierais moins, le mercredi après-midi, si j'avais un petit ami…

Bientôt deux heures et demie : mon émission ne va pas tarder à commencer. Tiens, le téléphone sonne. Qui ça peut être ? Rémi, ou Valérie ? Mon Dieu, faites que ce soit Rémi !

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25.03.2009

Le secret de Patrice

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Avant le Lancelot, il y a eu le bar de l'Habitude. C'est Minou qui m'y a emmenée, la première fois. Nous faisions du théâtre ensemble et nous avions sympathisé. C'est là, dans ce petit bistrot du centre ville, qu'elle retrouvait ses copains. J'étais jusqu'à présent une habituée du Pub, mais j'allais dans les bars au gré des rencontres. Venir à l'Habitude fut pour moi l'occasion de renouveler mon cercle d'amis. Filles et garçons, la plupart lycéens, plutôt cools et babas, ils aimaient faire la fête, boire de la bière et fumer des joints. Moi aussi : ça tombait bien.

En septembre 1982, nous formions déjà un bon petit groupe. Pour mon anniversaire, j'ai invité chez moi tous mes nouveaux amis. Nous avions l'appartement pour nous : mon père ne serait pas là du week-end. Les joints tournaient au son des "Poèmes Rock" de Charlélie Couture, les voix s'échauffaient, les débats s'animaient, les rires s'intensifiaient… J'aimais nos sujets de conversation, la liberté que nous prenions à critiquer la société et les gens trop conventionnels. J'aimais sentir que nous étions à part. J'aimais parler avec Patrice.

Nous continuâmes la soirée sur le Jard. C'était la fête foraine et son bal en plein air, ses cris de joie ou d'épouvante, ses lumières bariolées, sa liesse. Patrice était toujours à mes côtés. J'en étais très flattée. Il ne faisait aucun doute qu'après la fête, il repasserait chez moi. C'est au petit jour, les autres s'étaient endormis, qu'il m'a prise dans ses bras pour m'embrasser. Dans le salon il faisait déjà clair, nous nous sommes allongés par terre, sous un duvet. Je venais d'avoir dix-neuf ans, j'allais rentrer en fac, et j'avais un petit ami.

De l'Habitude, nous passâmes au Lancelot, à une centaine de mètres. Pourquoi ce changement ? Probablement parce que l'un ou l'une du groupe avait trouvé l'endroit sympa et y avait emmené les autres. De fil en aiguille, le lieu du rendez-vous avait changé. Nous irions au Lancelot. Situé dans une petite rue adjacente à la place du marché, sa façade était étroite et, à l'intérieur, l'espace s'étirait en longueur. Nous avions élu domicile dans la salle du fond, carrée, sobre, sans fenêtres, meublée de tables rectangulaires et de chaises en bois foncé. C'est au Lancelot que j'ai appris à jouer au tarot. Je n'ai jamais été une bonne joueuse : je n'étais pas assez attentive. Mais j'aimais ce jeu, pour la convivialité, pour l'hilarité que ça déclanchait, souvent. La bière y était aussi pour quelque chose. Je plongeais délicieusement dans l'euphorie et l'allégresse au bout de quelques verres ambrés de Leffe.

Après les vendanges, j'ai fait mes premiers pas en psycho, dans la grande ville voisine. J'ai habité à peine quinze jours une cité U excentrée, loin de la gare, au milieu de nulle part, à l'opposé de la fac de lettres et sciences humaines. Je faisais des trajets en bus interminables et déprimants. Quand Muriel m'a proposé son appartement, qu'elle quittait pour aller habiter avec son ami, j'ai sauté de joie. Je me suis retrouvée pour l'année dans un grand deux-pièces avec Asùn, co-locataire agréable et discrète avec laquelle je me suis tout de suite entendue. J'ai pris goût aux études universitaires.

Patrice venait parfois me voir en semaine, mais nous nous retrouvions surtout au Lancelot le vendredi en fin d'après-midi pour préparer le week-end, avec les autres. Je regrettais de n'avoir pas plus d'intimité avec lui, nous étions rarement seuls. Mais c'était mon petit ami et je tenais à lui. Il avait un corps mince, gracieux. Son visage était fin, encadré par une crinière bouclée, chatain clair. Sa démarche souple, élastique, lui conférait un air félin, qui me faisait fondre dès que je l'apercevais. Il avait quitté le lycée professionnel sans avoir eu son CAP de mécanique et il attendait son départ au service militaire. Il avait bien tenté de se faire réformer, mais ça n'avait pas marché. Tant qu'il n’aurait pas fait l'armée, il ne pourrait rien envisager d'autre. Il n'avait pas envie, mais il n'avait pas le choix. Cette situation le rendait anxieux, nerveux, lunatique. En attendant, il menait une vie oisive, décalée, son activité principale consistant à trouver des plans à fumer. Herbe ou shit, il se chargeait d'acheter pour le groupe. Au Lancelot, Patrice était toujours très demandé. Il sortait souvent pour "faire la causette", comme il disait.

Tous les samedis ou presque, nous trouvions un endroit pour faire la fête. Nous formions un noyau dur d'une dizaine de personnes, autour duquel gravitaient d'autres amis ou habitués du Lancelot. Nous étions jeunes, délurés, mélomanes, philosophes, aimant la vie, les découvertes, les plaisirs, les partages, les échanges…
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Nous fûmes souvent les locataires clandestins du foyer PTT, déserté le week-end par les collègues de Denis. Il se faisait un plaisir de nous inviter dans cet appartement démesurément grand, qui stimulait notre imagination. Nous en fîmes le terrain de nos jeux les plus fous. Nous débordions d'idées, plus loufoques les unes que les autres. L'immense baignoire devint une pirogue sur laquelle nous embarquions régulièrement, Minou, Picass et moi, pour un voyage enflammé au pays des poèmes d'Arthur Rimbaud. Les garçons, quant à eux, organisaient des concours de glisse en chaussettes sur le parquet ciré du couloir gigantesque traversant l'appartement. Dans le salon, le double album "Higelin à Mogador" ne quittait pas la platine. Nous vivions le concert comme si nous y étions, nous chantions à tue-tête, nous étions libres, contestataires et doux-rêveurs.

Le 31 décembre, le réveillon se ferait chez Minou. Nous avions décidé que la soirée serait déguisée. Enfin pour nous, les filles : Picass, Nathalie, Minou et moi avions pris plaisir à nous préparer, à nous maquiller. Pour Arnaud, Denis, Dédé, Patrice, ce fut plus sommaire. Qu'importe. Nous passâmes une bonne soirée, calme, très chaleureuse. Patrice profitait de ses derniers moments de vie civile avant l'Allemagne, début janvier. Le jour de son départ, je lui ai demandé de me communiquer très vite son adresse exacte, pour que je puisse lui écrire. J'ai attendu longtemps, dans le doute grandissant, un courrier qui ne viendrait jamais. Nous nous sommes revus chez moi, à sa première permission. Envolée, la belle crinière couleur de blé mûr. Ses cheveux courts, plus foncés, lui allaient plutôt bien et accentuaient la beauté de son visage. Je l'aimais toujours. J'allais lui prouver par la suite en lui envoyant de longues lettres enflammées. J'avais besoin de passer du temps à lui écrire pour me sentir plus proche de lui. Tant pis si je ne recevais aucune lettre en retour. "Ce n'est pas mon truc d'écrire", m'avait-il avoué.

Patrice revenait seulement un week-end par mois. Le reste du temps, il me manquait. Je faisais avec, occupant mon temps à explorer avec une passion grandissante les champs de la psychologie, à apprendre désespérément à conduire, à aller au lancelot le vendredi soir, retrouver les amis, boire de la Leffe, jouer au tarot…

Notre petite communauté restait soudée. Les meilleurs moments d'harmonie et de quiétude furent sans doute ceux que nous avons passés à la campagne, dans la grande maison familiale de Denis, Nathalie et leurs autres frères et soeurs. L'éventail musical allait de Brahms aux Sex Pistols, sans que personne n'y trouve à redire. Après les repas, nous devisions paisiblement devant la cheminée. Les yeux brillants et les joues chaudes, nous nous amusions à nous projeter dix ans dans le futur. À l'aube de nos vingt ans, il semblait clair que nous serions toujours amis. Sans doute qu'un jour, Patrice et moi, nous aurions des enfants.

J'ai réussi ma première année de DEUG. J'ai eu aussi mon permis de conduire avec, en cadeau, la vieille Dyane de mon grand père. Je sortais toujours du Lancelot dans un état d'ivresse assez limite, mais cela ne m'empêchait pas de prendre le volant. Patrice profitant d'une longue permission pour l'été, nous partîmes ensemble en vacances au cap Fréhel. Nous avions rarement passé autant de temps seuls, en couple. Ce fut l'occasion de mieux nous connaître, d'entrer un peu plus dans la vie de l'autre, de percer des secrets. Un jour, dans notre tente, j'ai découvert, au dos d'une carte postale qu'il destinait à ses grands parents, son écriture malhabile, enfantine, bourrée de fautes. J'ai compris pourquoi il ne m'avait jamais écrit.

Le rythme d'un week-end par mois a repris. Mes lettres se sont espacées, je n'attendais plus ses permissions avec autant de fougue. Je sentais le fossé se creuser entre nous depuis un moment déjà. Je ne l'aimais plus et j'allais le lui dire à l'occasion de notre prochain rendez-vous au Lancelot. Ce jour-là, il est arrivé avec un cadeau pour moi, le premier qu’il me faisait depuis que nous sortions ensemble. Dommage ! C'était trois petits chats en faïence, que j'ai toujours gardés. Patrice venait de finir l'armée. La semaine suivante, il sortait avec Minou. J'ai quitté le groupe, début 1984. Je suis retournée au Pub et à mes études.

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25.02.2009

3 impasse du Levant

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Fin juin 1983, il a fallu que je quitte l'appartement de Muriel, où j'avais passé l'année universitaire en compagnie d'une autre locataire, Asùn, très facile à vivre. Nous nous étions bien entendues. Muriel avait arrêté la fac, trouvé du travail, s'était installée chez son copain… Ainsi allait la vie. Ses parents vendaient son appartement d'étudiante, après avoir eu la gentillesse de nous le louer, huit mois durant, pour une somme dérisoire. Ça nous avait bien dépanné, Asùn et moi. J'étais mieux là qu'en résidence universitaire, d'où j'avais préféré fuir, quinze jour après la rentrée ! J'y ai passé de bons moments, dans cet appartement. J'ai réussi assez brillamment la première année du DEUG de psychologie, alors j'ai eu envie de continuer.

En septembre, il me faudrait chercher un nouveau lieu de vie estudiantine. Nous avions bien sympathisé, Maryline et moi, depuis notre entrée en fac ; nous étions toutes les deux en psycho, inscrites en deuxième année, nous avions décidé de cohabiter pour disposer d'un espace plus grand que celui d'une chambre ou d'un studio. Les recherches furent menées tambour battant mais au bout du compte, se révélèrent bien désespérantes. Les gens louaient vraiment n'importe quoi ! Très cher !

Une adresse donnée à tout hasard par le CROUS récompensa enfin notre opiniâtreté. Nous allâmes immédiatement visiter le logement dont la propriétaire, enthousiaste, volubile, nous affirmait qu'il nous conviendrait tout à fait. C'était une petite maison basse, blanche, située dans la cour d'un vieil immeuble, au fond d'une impasse à la chaussée pavée. L'extérieur avait déjà beaucoup de charme. On entrait curieusement par la chambre, aux trois petits lits d'une place, recouverts d'une cotonnade fleurie, à volants, blanche et bleue. Les double-rideaux encadrant deux hautes fenêtres avaient été coupés dans le même tissu. Un imposant lampadaire de style baroque, à la colonne en bois peint et sculpté, trônait majestueusement dans cette grande pièce rectangulaire, où la couleur dominante était le bleu. S'y dégageait une atmosphère onirique, très conte de fées.

Les deux autres pièces, en enfilade, étaient meublées plus sobrement. Celle du milieu disposait d'une grande armoire et d'une table ronde. La cuisine, sommairement aménagée, donnait accès à un minuscule cabinet de toilette conjugant lavabo et WC. Pas de douche. Les conditions de vie seraient un peu spartiates, mais tout à fait correctes. Après la visite de tant d'appartements vétustes, celui-ci avait pour nous des allures de palace. Avec Maryline, nous étions preneuses. Le loyer était assez conséquent, mais il y avait trois lits. Nous trouverions rapidement une troisième locataire, Nathalie, une amie commune, et nos parents donneraient leur accord. En octobre, nous investîmes les lieux du 3 impasse du Levant, notre palais de belles au bois dormant.

Nous ne mourrions pas de faim : nous avions notre réserve de conserves et de confitures maison. Chacune rapportait des provisions glanées chez les parents le week-end, nous faisions peu de courses sur place. Le matin, le passage des unes et des autres au réduit nommé pompeusement salle de bains, ne posait plus de problèmes depuis que nous nous étions organisées et que nous respections scrupeusement les horaires. L'hiver, nous aurions froid. L'appareil de chauffage, soi-disant accumulateur de chaleur, n'accumulait pas grand chose et faisait un boucan du diable la nuit, pendant les heures creuses.

La chambre bleue pour princesses endormies se métamorphosait, le jour, en salon bigarré ; nous aimions y recevoir nos amis en buvant du café. Nous avions apporté chacune un couvre-lit à notre goût, des objets personnels. Les murs s'étaient rapidement couverts de posters, de gravures, de photos. L'affiche d'un concert d'Hubert-Félix Thiéfaine resterait scotchée toute l'année, à droite de la porte d'entrée. Nous n'avions pas la télé. Le soir, la plupart du temps, nous mangions ensemble. Nos discussions se prolongeaient bien après le repas, nous restions dans la cuisine à fumer des cigarettes, l'une ou l'autre faisait la vaisselle… Nous n'étions jamais couchées très tôt. Nous passions du temps à lire, chacune dans notre lit. Des romans, des magazines, des livres au programme de nos études… Viendrait le temps des examens, nous réviserions nos cours, dans l'urgence, comme toujours, jusque tard dans la nuit. Nous étions des étudiantes plutôt sérieuses, motivées. Nous travaillions avec acharnement. Nathalie était en terminale option arts plastiques et révisait ses contrôles avec son amie, la grande Catherine. Cette fois-ci, elle devait décrocher son bac !

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La semaine était donc relativement studieuse, mais nos week-ends plus débridés. J'avais un petit ami attitré, Patrice. Pour Nathalie, c'était Philippe, l'amour de sa vie. Maryline vivait alors des flirts de courte durée. Sensible, romantique, elle recherchait l'âme soeur, était souvent déçue. Nous repartions le vendredi soir, jusqu'au lundi matin. Ou alors, seule l'une de nous trois restait, pour disposer du lieu à sa convenance, y vivre librement ses amours, y travailler avant les examens. Ou être seule, tout simplement. Ça m'arrivait, de temps en temps.

Le lundi soir, au dîner, nous échangions sur nos activités du week-end. Maryline allait souvent danser à l'Espace 27, la plus grande discothèque de la région. Pour Nathalie, la plupart de son temps était consacré à Philippe, chez lui ou chez elle, à la campagne. Moi, je sortais au Lancelot, au Pub, à l'Univers ; j’allais dans des fêtes, au gré des propositions, avec ou sans Patrice… Il était à l'armée. Nous aimions bien parler, toutes les trois réunies ; nous partagions nos espoirs, nos passions, nos déceptions… Nous nous faisions des confidences, nous racontant nos vies, nos histoires, nos familles, nos blessures. Les études de psychologie nous faisaient disserter, Maryline et moi, sur les hasards de la vie, sur ces coïncidences qui dictent notre destin. Nous étions convaincues du rôle majeur de l'inconscient dans nos actes, dans nos choix. Nous déroulions ensemble nos courtes existences, nous mettions tout à plat pour bien décortiquer. Nous croyions tout comprendre.

En janvier 1984, j'eus la possibilité de travailler comme surveillante de cantine dans une école maternelle de la ville. J'aurais un peu plus d'argent de poche ! Ce fut aussi le mois où mourut mon grand-père. Je n'ai pas vraiment eu de chagrin. Peu après, j'ai rompu avec Patrice, entre nous le fossé s'était creusé de façon alarmante. Après une relation chaotique d'un an et demi, je n'étais plus amoureuse. J'ai cessé de le voir, et par là même tous ces gens que je fréquentais avec lui, ceux qu'on appelait "la bande du Lancelot". Qu'importe, j'irais plus souvent au Pub, j'irais danser au Tigre. Je voulais changer d'amis, de style, de sorties, je faisais de nouvelles rencontres. J'invitais mes conquêtes, le samedi soir, au 3 impasse du Levant, si je savais l'appartement libre. Comme mes copines, je prenais la pilule. Nous nous protégions d'une grossesse, pas encore du SIDA. J'avais vingt ans, un impérieux besoin de faire des expériences, d'établir des comparaisons… Je poursuivais, par ailleurs, mes études de deuxième année de DEUG avec détermination ; je voulais réussir les examens, j'aimais étudier.

Nous fûmes en juin, déjà la fin… Un après-midi ensoleillé où je me trouvais seule au 3 impasse du Levant, je décidais de faire des photos. La lumière naturelle, particulièrement belle, se diffusait harmonieusement dans la grande chambre bleue. Je n'utilisai pas de flash. Je voulais capter les rais de lumière descendant des fenêtres, je cherchais à saisir la féérie et la magie du lieu, momentanément calme, silencieux. J'ai pris d’autres photos, plus tard, avec Maryline et Nathalie, auxquelles je demandai de poser. J’ai gardé ainsi une trace précise de l’un des rares appartements où j'ai vécu avec d'autres personnes. Ma chambre de bonne dans le 16e n’aurait pas le même charme. Ce fut la dernière année de quiétude, de confort, de relative insouciance. J’allais continuer en licence, à Paris. Pour Maryline, ce serait Villetaneuse. Nous serions séparées. Nous nous verrions moins. Le mot "avenir" se profilait ombrageusement, laissant peser de lourdes menaces. Les choses allaient changer. Brutalement, radicalement. Je serais de plus en plus seule.

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