15.03.2008

Trois rêves

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1-En retard

Je me réveille en sursaut, je suis chez moi, je me sens en retard, dans l'effervescence. J'ai un train à prendre, un examen à la fac ou au lycée, un rendez-vous chez le médecin, un entretien pour une embauche, un spectacle à ne pas rater, une séance à la piscine, un déjeuner en  amoureux, des vacances prévues de longue date…

Je suis dans un état d'angoisse et de confusion extrêmes, ne sachant par quoi commencer. M'habiller  ? Me laver ? Manger quelque chose ? Faire ma valise ? Trouver mon cartable ? Mon sac de piscine ? Car évidemment, la veille au soir, je n'ai rien préparé. Je suis vraiment très en retard, mes mouvements s'engluent et s'ankylosent ; chaque tentative pour gagner du temps m'en fait perdre, tout fonctionne à rebours. Je suis entraînée dans une spirale, je m'affole, j'essaie tant bien que mal de reprendre le dessus sur des événements qui me dépassent et me terrassent.
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L'heure tourne : les aiguilles, pointées sur les gros chiffres accusateurs, sont obsédantes, omniprésentes ; elles deviennent dangereuses, menaçantes. Je m'active, je m'essouffle, je me fatigue, je brasse de l'air : impuissance, état d'urgence, fébrilité stérile.

Quoi que je fasse, quoi que je tente, je serai en retard ; je ne pourrai jamais mener à bien tous mes projets. Je suis en sueur, exténuée, toujours en pyjama, ou en peignoir ; quelques fois, même, complètement nue. Rien n'est prêt, tout est épars. Je n'y parviendrai pas ! C'est trop tard.

Je me réveille en sursaut, je suis chez moi, je me sens en retard, dans l'effervescence. Je lève anxieusement les yeux vers les chiffres rougeoyants de mon radio-réveil. 04h36. Tout va bien ! Je me souviens que ce matin, on est dimanche et que je n'ai rien de particulier à faire, sinon me rendormir, sur mes deux oreilles.
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2-En colère

Comme souvent le mercredi après-midi, je prends ma voiture jusqu'à la grande ville voisine. Je dois passer à la médiathèque pour rapporter quantité de livres, CD, DVD, cassettes vidéo. Je les ai glissés dans un sac en plastique orange vif. Je suis de bonne humeur, il fait soleil ; à cette heure de la journée, les rues ne sont pas embouteillées et je trouve facilement une place pour me garer.

Dans le hall de la médiathèque, je lance un "bonjour !" avenant et enjoué aux employées installées derrière le comptoir semi-circulaire. Aucune ne me répond, elles m'ignorent complètement. Puis je perçois le haussement d'épaules de l'une, la mine dédaigneuse de l'autre. Je me sens profondément déçue par ce manque d'amabilité, je me mets à ressentir très fort l'hostilité de ces deux femmes envers ma personne. J'avance vers elles pour rejoindre les étages, par les escaliers : elles détournent leur regard et commencent à parler à voix basse. Je fais semblant de rien, mais je sens monter la rage.
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Je monte énergiquement jusqu'au deuxième étage. L'effort physique me fait du bien, ma bonne humeur revient. Je me dirige, joyeuse, guillerette, vers l'espace des livres et je dépose un à un les ouvrages sur le comptoir. Je fais un large sourire à la bibliothécaire. Elle enregistre les retours puis me lance, l'œil mauvais : "Vous avez du retard, mademoiselle !" Elle brandit un doigt accusateur devant mon nez et répète la phrase assassine, un ton plus haut et plus méchant : "Vous avez du retard, mademoiselle !" Me voilà terriblement déconcertée, décontenancée, bien contrariée, et soudain très énervée.

La colère monte en moi, mon corps bouillonne, ma tête explose, un flot d'insultes s'échappent de ma bouche hurlante sans que je puisse contrôler quoi que ce soit. Je crie à m'en casser la voix, je tape du pied, je deviens folle à lier, démente, délirante, bonne à enfermer. Cette femme a osé m'affronter, maintenant elle s'en prend plein la gueule !

Ma violence verbale se déverse sur elle en de longs flots baveux, visqueux, acides. La bibliothécaire ploie sous mes injures puis elle s'écroule, tombe sur le sol où elle se brise, comme une statuette de faïence ou de verre. Je m'enfuis en courant, dévale les escaliers, pousse avec force les lourdes portes de l'entrée et je me retrouve dehors, essoufflée, épuisée, les joues en feu. J'ai honte, il pleut.
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3-Au bal

La nuit dernière, fête au château, grand bal pour tous les animaux ! Coquine petite souris, à la robe soyeuse, je cherchais une proie, furetant, de-ci, de-là. Tu es venu vers moi, dans ton costume de chat, la fourrure noire étincelante, les yeux verts irradiants, la voix câline et caressante. Grand chat noir enjôleur, souris grise effrontée…

Nous avons dansé, nous avons tournoyé, nous avons virevolté, enlacés, aimantés, hypnotisés, émerveillés, ivres de nouveauté. Puis je t'ai invité à me suivre dehors, à te coucher à mes côtés dans l'herbe tendre, sous les étoiles ; je voulais te goûter, te manger, ne faire de toi qu'une bouchée.

Je me souviens de ce premier baiser et puis, après, de ma robe argentée toute fripée, de mon grand décolleté, de ta tête alanguie posée sur ma poitrine, de ta main sur mon ventre. Apaisée, rassasiée, rassurée, j'ai su que je te garderais, que je t'avais trouvé.
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Poubelle brûlée, mai 2007

08.03.2008

Écriture et photo

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Écrire à partir d'une photo : en voilà une belle source d'inspiration ! C'est une proposition courante en atelier d'écriture, très facile à mettre en place, chez soi ou ailleurs, en toute occasion. La photo va constituer l'élément déclencheur, le point de départ pour aller vers autre chose. Je me suis souvent essayée à ce genre de pratique, particulièrement pour écrire des poèmes, en utilisant mes propres photos. Les trois textes qui suivent sont en prose et ont une origine différente : ils ont chacun pour origine l'œuvre d'un photographe de renom.

1) Chez mes amis

Ils m'avaient invitée chez eux, dans la maison qu'ils venaient d'acheter. Je pourrais séjourner ici tout le temps que je voudrais. J'étais heureuse d'être venue les voir, je me sentais chez eux comme si j'étais chez moi. Ils m'accueillaient avec chaleur et générosité, dans la plus grande simplicité. Elle était mon amie, j'étais présente quand elle avait rencontré celui qui était aujourd'hui son mari. Nous nous entendions bien, tous les trois. Nous avions du plaisir à être ensemble. Nous fonctionnions sur les mêmes registres de sensibilité, nous partagions le même état d'esprit, le même genre d'attitude face à la vie. Nous étions proches, complices, intimes. C'étaient des gens très agréables à côtoyer ; ils formaient un couple uni, aimant, bien assorti. Tous deux faisaient plaisir à voir. Le bonheur s'était installé sous leur toit.

Ce matin de juillet, il faisait grand soleil quand je me suis réveillée dans la chambre d'amis. J'avais très bien dormi. La veille au soir, je n'avais pas fermé les volets et la clarté envahissait la petite pièce. Mais ce n'était pas la vive lumière estivale qui m'avait tirée du sommeil. Je n'étais plus aussi sereine que dans les premières secondes de mon éveil quand j'ai compris ce qu'il se passait. De l'autre côté de la cloison, ils se disputaient. C'était la première fois que ça leur arrivait, du moins en ma présence ! Leurs voix étaient pleines de colère, ils se faisaient des reproches, ils employaient des mots très durs. Il y a eu des cris, ses cris à elle, ses cris à lui ; c'est monté crescendo, jusqu'aux limites du supportable. Avais-je le droit d'intervenir ? Je restais immobile dans la chaleur des draps, osant à peine respirer, paralysée par la peur, ressentant le danger. Des échos de l'enfance remontaient en moi et me laissaient totalement démunie. Il l'a menacée, elle a hurlé, il y a eu des bruits de lutte, un court moment, et puis plus rien. Un silence froid, épais et dense, s'est installé. Et il durait.

Je ne pouvais rester ainsi sans rien faire, sans savoir ce qu'il advenait de mes amis de l'autre côté du mur. Il me fallait aller les voir, c'était peut-être grave ; j'envisageais soudain, avec angoisse, qu'il soit advenu quelque chose d'irréparable. Je me suis levée brutalement et j'ai foncé jusqu'à leur porte, les jambes tremblantes, nerveuse, fébrile, inquiète ; j'ai frappé de toutes mes forces et j'ai lancé : "Est-ce que ça va ?" J'ai entendu sa voix à elle, qui grommelait : "Oui, non… Entre, si tu veux. Au point où on en est, de toute façon…" J'ai ouvert, je me suis avancée et je les ai vus : boudeurs, songeurs, fâchés, figés. Elle, allongée sur le lit, sur le côté, jambes et bras repliés, le regard noir. Lui, assis au coin, lui tournant le dos, les yeux baissés, les poings fermés sous le menton, regardant ses pieds. J'ai respiré : la situation ne semblait pas si dramatique, ça prendrait peut-être un peu de temps, mais ça allait s'arranger ! Rassurée, soulagée—la scène était presque comique—, je suis ressortie précipitamment de leur chambre pour aller dans la mienne chercher mon appareil photo. Quand je suis revenue vers eux, ils n'avaient pas bougé. Je suis restée dans le couloir, en face de la porte, effectuant un cadrage et une mise au point rapides sur leurs corps dénudés, statufiés, pour le moment dissociés, désassemblés. Et j'ai appuyé.


Photo de Nan Goldin : "Couple in bed", Chicago, 1977

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nan_Goldin

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2) Photographies

Août 1994. Je traque mon ombre, et mon âme sombre, dans les bruyères de la Vallée aux Loups. Je l'emprisonne, en bas à gauche : courbure d'épaules, arc de cercle d'où émerge un large cou, surmonté d'une tête volumineuse. Ma main est sur l'objectif. Cadrage, mise au point, appui sur le déclencheur… Et voilà mon ombre captive. L'été précédent, j'avais jeté mon dévolu sur mes pieds : pieds nus, pieds chaussés, pieds bottés… Je les photographiais sans arrêt, en tout temps, en tout lieu, en toute situation. J'avais connu aussi une longue période d'attrait pour mon reflet : je m'en jouais dans les miroirs, les vitres et les flaques, je le traquais dans toutes sortes d'objets métalliques, de la petite cuillère au capot de voiture ; bref, dans chaque surface susceptible de capter mon image et de la renvoyer, si possible altérée, modifiée, déformée. J'aimais à dire que je réfléchissais.

Mes photos d'août 1994 porteront toutes la marque de mon ombre. Où que je sois, quoi que je fasse, je laisserai ma trace. Ombre tassée, ratatinée ; ombre allongée, toute étirée. Ombre portée sur la pelouse ou sur les blés, sur les graviers, sur les pavés, sur la terre sèche ou bien mouillée ; sable, lino, tapis, moquette, carrelage… Partout elle sera là où mèneront mes pas.

Plus tard, avec un appareil photo plus perfectionné, équipé d'un déclencheur à retardement, je découvrirai les possibilités subtiles, les joies sublimes de l'autoportrait. Quoi de plus grisant, quoi de plus exquis, quoi de plus excitant que de se mettre en scène, que d'être d'un côté puis de l'autre, le photographe et le modèle ? J'en userai et en abuserai, m'amusant follement, en état de jubilation extrême, me déguisant, me maquillant, utilisant des accessoires, dans un décor étudié, longuement préparé. Mes oeuvres accomplies, il me faudrait attendre un peu avant d'en prendre connaissance, le temps du développement et du tirage sur papier. Les choses ont bien changé !

Depuis ma tendre enfance, je n'ai jamais cessé de photographier : chats, famille, amis, enfants, fleurs, jardins, maisons, châteaux, paysages, chanteurs, musiciens… Au gré des circonstances, je photographie indifféremment mon ombre, mes pieds ou mon reflet, et j'ai toujours un faible pour les autoportraits. Je ne procède plus forcément de la même façon : avec l'appareil numérique, j'obtiens d'assez bons clichés en le tenant à bout de bras. Et je peux voir le résultat dans l'immédiat ! J'aime aussi quand c'est lui qui me photographie. Je lui souris, je me décentre, je le défie : mon œil, c'est lui.


Photo de Raymond Hains : "La Vallée aux Loups", août 1994

http://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Hains

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3) Matin en ville

La grande porte cochère se referme lourdement derrière moi. Me voici dans la rue, dans ma rue. Il fait plutôt frais en ce matin d'automne ; heureusement, je me suis habillée chaudement pour sortir ! Le brouillard cotonneux de l'aube a laissé place à un soleil éclatant de vigueur, dans un ciel bleu électrique. C'est le début d'une belle journée. Je marche d'un bon pas, confiante, pleine d'entrain, les idées claires. Je me rends compte à quel point il fait bon de vivre en ville, finalement. J'ai eu tant de mal à m'y faire ! C'est que je viens de la campagne, moi ! On a beau dire, les origines… Le pied léger, je me dirige vers la boulangerie où je me ravitaille, tous les dimanches, en viennoiseries gourmandes. Je salive à l'idée du festin, j'ai faim d'avance.

En contrebas, sur la place pavée où se trouvent les commerces, surgit, devant mes yeux, un décor inhabituel : des tréteaux ont poussé pendant la nuit, et des étals, des auvents, des toiles, des barnums ! C'est saturé de couleurs vives, c'est envahi par une foule compacte, vibrante et bourdonnante. Je ralentis ma course, mon cœur bat vite, mes pensées se bousculent. Quelque chose d'inattendu s'est introduit dans mon calme univers dominical et je n'aime pas ça. Je n'aime pas les gens, je n'aime pas les rassemblements, j'ai horreur d'être bousculée, hélée ou malmenée. Je n'aime pas les brocantes, je n'aime pas les marchés, je ne supporte pas qu'on me force à acheter, j'aspire seulement à la tranquillité.

L'angoisse me prend au ventre, je ne me sens pas bien, je pense à rebrousser chemin. Tout cela me dérange, et puis soudain, comme c'est étrange, c'est la curiosité qui me démange, et qui a raison de moi. Ce bric-à-brac m'inspire, m'attire et m'interpelle. Je courrais presque, maintenant ! Je m'approche fébrilement d'un stand croulant sous les vieux livres. Je ne résiste plus à l'envie de fouiller, glaner, manipuler, feuilleter. J'aime tant lire, ressentir, me nourrir ! Les croissants attendront un peu.


Photo de Maurice Subervie : "Marché du livre ancien, parc Georges Brassens" (Paris Impressions, 1998 )

http://www.maurice-subervie.com

10.11.2007

La veillée

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C'était l'été, nous passions nos vacances en famille, à la campagne, dans la maison. Nous étions isolés, loin des routes goudronnées ; il n'y avait, comme seuls moyens d'accès, que des chemins de terre, truffés d'ornières, tapissés d'herbe, parfois boueux. La maison se trouvait au centre d'une vaste propriété entourée d'arbres touffus. Derrière ceux-ci, des champs, des prés. Encore plus loin, de grandes forêts, où nous allions souvent nous promener, emportant de l'eau et notre goûter. Nous rapportions des champignons dans un panier : trompettes, bolets, girolles ; nous les mangions le soir, préparés en omelette, baveuse et délicieuse.
 
Nous nous rendions à pied ou en vélo au hameau le plus proche pour chercher, à la ferme, du lait et des œufs. Au bout du chemin qui menait au hameau, il y avait une boîte aux lettres, où nous déposions notre courrier. Nous aimions écrire ; nous envoyions des cartes postales, des lettres, des petits cadeaux, des paquets. Nous aimions bien aussi en recevoir ! Quand arrivait le facteur, c'était toujours un grand bonheur. Nous entendions le ronronnement caractéristique de son moteur—d'abord indistinctement puis de plus en plus nettement—, jusqu'à voir apparaître sa deux-chevaux au détour du chemin. Il s'avançait jusqu'au seuil de notre maison, venait à nous, en messager de l'ailleurs, porteur de bonnes nouvelles, nous offrant des trésors à décacheter, à déballer, à déplier, à déchiffrer, à dévorer.

À l'intérieur de notre domaine, nous avions un jardin, un verger, des bosquets, une prairie, une mare, une balançoire, un bac à sable, un enclos avec des tortues, un appentis où étaient entreposés les outils de jardinage, de bricolage, et nos vélos. Dans un environnement pareil, nous ne pouvions pas nous ennuyer ! Il y avait toujours quelque chose à faire, un endroit où aller. Et quand bien même nous ne faisions rien, nous pouvions rêvasser, allongés dans l'herbe ou juchés sur un arbre, à contempler le ciel, avec ou sans nuages, le nez au vent. Nous vivions proches de la nature, nous étions loin de tout, nous entendions vibrer le monde.

Il y en a eu un certain nombre, d'étés passés là-bas, dans la maison, à la campagne. Ils se sont transformés, ils se sont magnifiés, ils se sont espacés, au fil des années. Puis ils ont disparu, ont cessé d'être, sont devenus des souvenirs. Et près de quarante ans après, ils se sont mélangés jusqu'à n'en faire plus qu'un : l'été de mon enfance. De toutes ces belles journées, il me reste la joie de cultiver un jardin rien qu'à moi, les jeux avec mon petit frère, mes jeux en solitaire, les moments de lecture et de sieste, d'écriture de poèmes ou de lettres, les balades en forêt, les virées à vélo, les sorties à la piscine, les grands travaux d'aménagement de la maison réalisés par mon père, le goût du fromage blanc préparé par ma mère, les repas en famille, les melons et les guêpes, les gaufres et les crêpes, les soupes aux légumes du jardin, les veillées à la lueur des bougies et des lampes à pétrole.

Il fut un temps où nous vivions, dans la maison, sans eau ni électricité. C'est de ce temps-là, le plus ancien mais aussi le plus singulier, dont je me rappelle le mieux. Nous allions chercher de l'eau dans un puits qui se trouvait tout près de la maison ; nous la rapportions dans des seaux, charriés par une brouette. Pour l'eau potable, nous prenions la voiture jusqu'à une source, dans la vallée ; nous en revenions avec des jerricans lourds et ventrus, remplis à ras bord. Les WC, très rudimentaires, se trouvaient dehors, cachés dans un sous-bois. Il y avait une cuisinière au gaz, un poêle à bois, un garde-manger grillagé placé dans un endroit frais, une radio à piles que nous écoutions plutôt le matin. J'ai eu, plus tard, mon propre petit poste de radio, que je pouvais écouter à loisir dans ma chambre.

Le soir, après manger, nous faisions une petite promenade sur les chemins autour de la maison, pour digérer, avant de nous coucher. Les deux chats nous accompagnaient parfois. Quand la table était débarrassée, la vaisselle lavée, essuyée, rangée, nous pouvions aussi rester à l'intérieur et organiser une veillée. Ma mère préparait une tisane, mon père sortait la mallette de jeux de société, mon frère et moi nous mettions en pyjama, nous lavions les mains, le visage et les dents… Nous étions prêts pour une partie de petits chevaux, de jeu de l'oie, de dominos. Ma mère, mon petit frère sur ses genoux, était gaie et enjouée ; elle riait de bon cœur, blaguant gentiment, taquinant, chantonnant. Nous lancions vigoureusement les dés, animés par l'envie de gagner ; nous avancions volontiers nos pions, mais rechignions à les faire reculer !

Nous étions là, tous les quatre, réunis autour de la vieille table en bois, au centre de la pièce principale—une ancienne étable—, éclairés par une lumière douce, un peu floue, jaune orangée. Elle nous enveloppait d'un voile chaud, mouvant, vivant, respirant, laissant les murs de pierre flotter dans l'ombre, dans la pénombre et dans le froid du soir. Nous étions bien ensemble, nous étions si proches ! C'est là, à la veillée, que s'est forgée, que s'est gravée, que s'est figée en moi et à jamais mon idée du foyer : aimant, rassurant, stimulant, caressant, baignant dans un univers gai, léger, enjoué, riche en esprit et en simplicité. C'est là d'où je viens, c'est dont je me suis faite, c'est ce que je suis.
 
Ces quelques pauvres années de vie familiale se sont cristallisées dans cette image tranquille et joyeuse de la veillée, et m'ont assez marquée pour que je continue aujourd'hui d'y puiser. Car à la source, se trouve le bien le plus précieux et le plus rare de l'existence ; c'est là, pour moi, qu'est ancré le bonheur, dans ce tableau désuet, un peu naïf, d'une famille rassemblée, le soir après dîner, autour de jeux de société. J'ai la sensation que bien après l'arrivée de l'électricité, nous avons continué à nous éclairer aux bougies et aux lampes à pétrole, quand nous faisions une veillée.
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08.09.2007

La paire

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Nous sommes deux, nous sommes uniques, nous sommes inséparables, nous sommes liées l'une à l'autre ; l'une sans l'autre nous ne sommes rien. Nous sommes jumelles, nous sommes symétriques, nous sommes similaires. Nous sommes différentes, nous nous assemblons, nous jouons des contraires, nous formons la paire. L'une est le reflet de l'autre, l'une ne peut aller sans l'autre.

Notre propriétaire nous parle toujours avec douceur, elle nous saisit délicatement, elle nous caresse du bout des doigts. Comme elle s'occupe bien de nous, comme elle prend soin de nous ! Elle nous lave, elle nous nourrit, elle nous rend belles. Nous sentons bon, nous brillons de mille feux, nous sommes souples, en pleine peau !

Nous sortons, ce soir. La voilà qui arrive, toute apprêtée, coiffée, laquée, maquillée, parfumée. Ah ! Quel délice quand ses petits pieds fins et délicats, sertis de beaux bas noirs et lisses, s'immiscent au plus profond de notre intimité ! Nous marchons pour elle, nous dansons pour elle, nous sommes à elle, totalement soumises, dépendant de sa volonté.

À la fin de la soirée, quand il est l'heure de rentrer, nous essayons de rester droites et fières, et de la ramener chez elle en prenant soin qu'elle ne tombe pas. Car il arrive parfois qu'elle boive plus que de raison ! Alors, nous l'aidons, nous la guidons, nous la soutenons, jusqu'à la maison. Mais il arrive aussi qu'elle ne soit pas seule ! Un homme la tient par la main ou par les épaules, l'embrasse dans le cou, lui dit des mots tendres, coquins, osés… Nous relâchons notre vigilance et engageons la conversation avec nos homologues masculins, nos collègues, nos frères, nos compagnons de route ! Ils sont souvent sympathiques, ce sont parfois des goujats ; dans ce cas nous les ignorons, car nous ne supportons pas les êtres grossiers.

Elle, nous lui pardonnons. Nous lui pardonnons tout ! Même quand elle nous arrache à pleines mains et nous jette sauvagement, nous laissant en plan, éloignées l'une de l'autre, au beau milieu de la cuisine, du salon, de la chambre ou d'ailleurs. Nous l'entendons gémir, nous l'entendons crier, nous savons que c'est de joie ; nous la savons heureuse avec l'homme qui est là. Au petit matin, quand il s'en ira, quand elle retrouvera ses esprits après un bon café fumant bien fort, elle se souviendra de nous et viendra nous chercher. Elle nous rassemblera et nous rangera côte à côte ; elle nous parlera gentiment, ayant retrouvé toute sa douceur et sa délicatesse. Nous l'aimons pour ça.
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25.12.2006

Révélation

Tu t'appelais Vincent. Nous étions voisins. Tu habitais, avec ta famille, dans les bâtiments du collège. L'appartement que j'occupais avec mes parents et peut-être, déjà, mon petit frère, était situé à quelques pas, au-dessus des classes de l'école primaire. Dans la cité scolaire, pas de rue à traverser pour nous retrouver. Les jours sans classe, nous nous donnions rendez-vous en bas de chez moi pour jouer au vélo. Un immense terrain de jeux s'offrait à nous, les possibilités de parcours y étaient infinies. Nous pouvions rouler sous le préau, contourner les tilleuls dispersés dans la cour de l’école, monter en danseuse le petit raidillon menant au collège, redescendre de l'autre côté jusqu'au garage à vélos, avant de repartir pour un nouveau circuit. Nous nous mettions à l'épreuve sur une piste de graviers : c'était à celui qui ne mettrait pas pied-à-terre.     
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Quand nous étions fatigués, nous allions nous asseoir tout en haut d’un escalier extérieur en béton, sur la plate-forme menant à une salle de classe. Nous avions une vue imprenable sur notre univers. Nous choisissions souvent d'y goûter. En bas, sous les marches, nous pouvions être à l'abri quand il pleuvait. Se trouvait là notre cimetière pour petits animaux. Nous organisions de belles funérailles à ceux que nous trouvions morts. Nous fleurissions leur tombe, fabriquions de petites croix en bâtons d’esquimau...  Nous murmurions d’une seule voix de troublantes prières, que nous étions seuls à comprendre. C’était l’enfance et nous étions amis ; nous avions nos joies, nos peines, nos secrets.

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Un jour, j'ai voulu te confier une découverte si importante qu'elle avait changé ma vision du monde : le Père Noël n'existait pas, j'en étais sûre, même que c'étaient les parents qui.... Ton visage est devenu tout rouge, tu m'as regardée bouche bée, tu as fondu en larmes et laissé là nos jeux pour te précipiter chez toi en hurlant. Tu as dû être très fâché contre moi car depuis ce jour, nous n'avons plus jamais joué ensemble. Je croyais que nous pouvions tout nous dire : j’avais tort. Ma révélation, bien maladroite, eut pour effet de mettre fin à mon premier amour. Tu dois encore te souvenir de moi, non, quand on te parle du Père Noël ! De toute façon, tu l’aurais su, un jour ou l’autre.
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16.12.2006

Trilogie du réveil

Promenade (1)

Je me suis réveillée bien avant les autres. Debout, en silence, j'ai enfilé mes bottes, mis un gilet par-dessus ma veste de pyjama et je suis partie me promener aux alentours de la maison. Ici, les chemins sont de terre, herbus, et je sens déjà la rosée s'immiscer dans mes courtes bottes. C'est l'aube, la lumière est bleutée. Je respire l'air frais et je marche, contemplant la nature que je surprends encore en plein sommeil. Je distingue les arbres, noirs, immenses, au-dessus de ma tête, et les champs qui s'enfoncent, au loin, dans l'obscurité. Le chemin est tout droit. Je le suis des yeux jusqu'à le voir disparaître.

La nuit se retire peu à peu, les oiseaux entament une mélodie qui s'amplifie jusqu'à en être entêtante, une ode à la vie... Je suis vivante, je me sens exister au milieu de cet univers familier où je conduis mes pas. Là-bas, une ferme : celle où nous allons chercher le lait, les oeufs. Plus loin quelques maisons, des prés immenses avec des vaches, de hauts buissons de mûriers. Le puits, danger tout proche, et cette vieille machine agricole rouillée que j'ai toujours vue ici, échouée, émergeant à peine des grandes herbes. Son siège est confortable et de là, je domine un océan de verdure.        

Le soleil diffuse bientôt une couleur orangée, teintant tout ce qu'il touche de ses rayons encore pâles. Des nappes de brume planent au ras du sol, donnant un air étrange au monde qui m'entoure. Je bats des mains, émerveillée par ce fabuleux spectacle qui s'offre  à mes yeux d'enfant.        

C'est l'été. Il va faire beau, aujourd'hui.  Bientôt j'ai faim, je rentre. Mes pieds sont froids. L'eau fait du bruit dans mes bottes. Les autres seront sûrement levés et je pense au réconfort d'un grand bol de chocolat chaud.

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Première fois (2)
    
Ce matin-là, je m'étais réveillée dans les bras de François. Le car arrivait au chalet. Dès le départ, la veille au soir, ça avait été la fête. Rouler la nuit, entre filles et garçons adolescents, c'était excitant. J'avais treize ans et pour la première fois, j'avais flirté avec un garçon. Tout avait été si agréable : la découverte des baisers avec la langue, de ses mains sur mon corps, des miennes dans ses cheveux...

Il y avait aussi la chaleur du chauffage, l'intimité des veilleuses, le doux balancement du car. Ce n'était pas n'importe quel garçon : celui-là faisait battre mon coeur depuis quelque temps déjà. J'étais décidée à me faire aimer de lui. J'avais fait là mes premiers essais en matière de séduction. Apparemment, ça n'avait pas trop mal marché.

Le car a stoppé net le ronronnement de son moteur. J'appréhendais le moment où j'allais être séparée de ce corps endormi à mes côtés, si apaisant. C'est arrivé. Un arrachement. Il a fallu se lever, mettre l'anorak, rassembler ses affaires, attendre dans le froid vif et piquant avant de trouver sa valise, puis commencer l'ascension du chemin enneigé menant au chalet de vacances.

Je n'ai dormi avec François que cette unique et seule fois-là. Ce que j'avais pris pour le début du grand amour n'avait été pour lui qu'une amourette le temps du voyage. Je l'ai vu s'intéresser à Laurence, et plus du tout à moi. Là, sous mes yeux, une véritable histoire commençait. Que pouvais-je contre ça ? Ils sont restés longtemps ensemble, plusieurs années. Au collège, au lycée, et puis après. Dans le car du retour, c'est elle qui était dans ses bras.

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En sueur (3)

Je me réveille en sueur. Des ondes d'angoisse me parcourent les entrailles. Mon coeur bat fort. Je suis aux aguets. Cette brusque sortie du sommeil me fait violence. Je reste allongée, le corps replié, frissonnant, terrorisée à l'idée d'avoir à reprendre conscience complètement. Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Ai-je beaucoup dormi ? Combien de temps vais-je pouvoir encore rester bien au chaud sous les draps ?

Immobile, paralysée par les doutes qui s'insinuent dans mes pensées, je me refuse à faire l'effort de bouger pour attraper le réveil posé près du lit. J'entrouvre les paupières. Il fait noir. Je baigne dans une douce chaleur artificielle. C'est l'hiver. Je serai debout bien avant qu'il ne fasse jour. Dehors, il fera froid. Cette perspective désagréable amplifie ma crainte d'avoir à me lever bientôt. À partir de maintenant, le réveil peut sonner d'un instant à l'autre.

Propulsée hors de mes rêves, je me sens fragile, vulnérable. Je n'ai que ça pour moi : mes rêves. Ma vie s'écoule comme ce temps gris d'hiver aux journées floues, cotonneuses, mal définies. Mais je rêve de couleurs, de mouvements, d'émotions, d'histoires extraordinaires. J'ai peur de la vie. Je vis dans mes rêves. J'aime perdre pied pour me retrouver ailleurs. Je recherche cette hébétude qui s'installe quand je dors. À croire que la peur de la quitter est tellement forte qu'elle m'a réveillée. Encore cette fois.

Je me décide à avancer le bras pour saisir le réveil. Il reste à peine une demi-heure. Je me retourne en soupirant, la tête enfouie dans l'oreiller. Une créature ronronnante, au museau humide, vient se blottir contre moi. Cette démonstration d'affection ne suffit pas à me détendre. Le ventre noué, les membres crispés, j'attends la sonnerie, inévitable. Encore un peu de répit. Je sais d'avance que ma journée va commencer avec une seule idée en tête : me recoucher. C'est navrant. Contre toute attente, je me rendors.

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29.11.2006

Les aveux (2)

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Il avait choisi le canapé. Elle s’installa en face de lui, dans l’un des deux grands fauteuils en cuir rouge sombre. Ils restèrent un long moment dans le silence le plus complet, à se regarder sans savoir quoi dire, c’était terriblement gênant, très angoissant ! Elle eut la présence d’esprit de lui demander ce qu’il voulait boire. Si elle avait un bon scotch, ça lui conviendrait tout à fait. Elle se leva pour aller jusqu’au bar, ses jambes la portaient à peine, elle était si émue ! Elle  rapporta une bouteille de ce bel alcool ambré et deux verres, lui en versa une dose copieuse, les mains tremblantes. Elle fit des allers-retours du salon à la cuisine pour chercher les glaçons, les toasts qu’elle avait préparés, des serviettes en papier... Elle prit aussi une bouteille de soda au citron qu’elle agrémenta, ensuite, d’une petite dose de gin. Elle en avait besoin pour se détendre ! Il la regardait s’affairer, en souriant ; il attendait stoïquement qu’elle se rasseye pour trinquer avec elle.

Ils firent tinter leurs verres tout en se regardant, les yeux dans les yeux, burent chacun une bonne gorgée, se mirent à parler de choses et d’autres. Ils devaient se remettre en phase. Ils s’étaient découverts par l’écriture électronique, avaient poursuivi en découvrant leur voix. Il leur fallait maintenant appréhender l’autre physiquement, dans ses manières, dans ses postures, dans ses expressions du visage et du corps... Leur conversation devint très animée. Ils ont repris un verre, il trouvait le scotch excellent. Elle s’est servi une dose de gin un peu plus forte avec son soda, pour prolonger la douce euphorie dans laquelle elle se trouvait. Elle le savait, pourtant, qu’elle supportait très mal l’alcool. Elle avait besoin de perdre ses inhibitions et le gin la rendait légère, aérienne, peu farouche.

Au troisième verre, ils en vinrent aux confidences. Enfin, surtout lui. Il lui raconta toutes les affres qui l’avaient conduit au divorce, il y a deux ans ; la longue descente aux enfers qui avait suivi. Il s’en remettait seulement, il remontait doucement la pente ! Il se sentait prêt, maintenant, pour une nouvelle histoire d’amour avec une femme. Elle fut touchée par son histoire, lui aussi avait souffert... Elle décida d’attendre un peu avant de lui raconter la sienne. Elle se sentait ivre, bien trop ivre, presque malade. Elle se promit de ne plus toucher à son verre, elle avait assez bu. Ils choisirent d’aller dîner dans un restaurant de fruits de mer, proche de chez elle. Ils s’y rendirent à pied. L’air frais lui fit du bien. Il commanda du vin blanc pour accompagner les huîtres et le poisson, elle préféra l’eau minérale. Il avait retrouvé ce sourire éclatant qui l’avait tant charmée, quand elle lui avait ouvert, tout à l’heure, chez elle. Ils échangèrent sur leur passion mutuelle des côtes bretonnes, des sports marins, des randonnées, des voyages. Ils donnèrent leurs avis respectifs sur les films qu’ils avaient vus récemment... Ils avaient des sensibilités complémentaires qui leur permettaient de rebondir, d’alimenter le débat, de repartir sur une autre idée, de rebondir à nouveau... Ils avaient des lectures en commun : beaucoup d’auteurs américains. Il était curieux de tout, voulant donner son avis sur tout, avec fougue et ferveur. Quand il la quitta devant chez elle, après l’avoir raccompagnée, il était très enthousiaste. Il lui promit de la rappeler. C’était mieux ainsi. Ça ne servirait à rien de brusquer les choses.

Le dimanche suivant, il l’invita chez lui, à la campagne, pour déjeuner. L’après-midi, ils pourraient faire une grande balade sur les chemins des environs, dans la forêt et dans les vignes, si elle voulait. Elle avait pris ses chaussures de randonnée et des vêtements de sport. Elle adorait marcher, l’hiver, bien habillée ! Elle trouva facilement la vieille maison en pierres, aux volets en bois brut. Il l’accueillit avec son grand sourire radieux, l’invita à entrer dans la pièce principale, au mobilier rustique, où trônait une imposante cheminée. Il avait fait du feu : de grosses bûches flambaient royalement, diffusant dans la pièce une lumière dorée, apaisante, rassurante. Ils s’installèrent confortablement dans les vieux fauteuils en tapisserie, l’un en face de l’autre, près de la cheminée. Ils trinquèrent à leurs retrouvailles. Il avait choisi, en fond sonore, un vieil album de Bob Marley. Le reggae sautillant et léger distillait la gaieté, la bonne humeur, dans l’espace clair, ensoleillé. Elle se sentit traversée d’ondes de bonheur comme cela ne lui était jamais encore arrivé. Il lui fit part de sa joie de la revoir, il éprouvait tant de bien-être, en sa présence ! Elle lui plaisait, il la trouvait belle, si féminine et si sensuelle... Elle sentait son regard plein de désirs, elle eut envie de se confier à lui. Tout de suite. Il lui parut essentiel de le faire, maintenant. Il devait savoir. Elle ne voulait pas le mettre, plus tard, devant un fait accompli qu’il aurait grand mal à accepter. Leur relation devait démarrer sur une base de confiance, pas de tromperies !    

Elle prit une bonne gorgée d’alcool pour se donner du courage. Puis elle lui dit, dans de grands battements de cils mettant en valeur ses yeux bleus électriques : <<Je n’ai pas toujours été aussi féminine et sensuelle, tu sais. J’ai en projet d’écrire un livre où je vais raconter ce qui m’est arrivé, mon combat acharné pour ma reconnaissance, toutes mes blessures, toutes mes souffrances. Un témoignage, tu comprends ? Je dois te mettre au courant avant qu’on entreprenne quoi que ce soit, tous les deux. La vie va peut-être te paraître bien cruelle, mais je ne peux pas faire autrement. >> Il la regardait, attentif, souriant, rassurant. Il cligna des yeux, l’incitant à poursuivre. << Alors voilà : pour le titre, j’hésite entre Je m’appelais Thierry, ou De Thierry à Betty. >> Ça y est, c’était lâché. Qu’allait-il dire, ou ne pas dire ? Allait-il ou non lui demander de partir, avant même d’avoir déjeuné ? Elle se sentait si fière de sa nouvelle identité, elle était soulagée d’avoir pu le dire à cet homme ! Elle avait envie d’être aimée pour elle-même, maintenant. Elle était tout entière dans la vie. Elle avait tant à faire, et tant de temps à rattraper ! Elle respira un bon coup, le regarda droit dans les yeux. Il ne souriait plus autant. Elle attendit qu’il réagisse à ses terribles aveux.

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25.11.2006

Les aveux (1)

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Elle se sentait prête à le rencontrer. Elle avait passé beaucoup de temps à chatter avec lui sur Internet et puis, hier encore, à lui parler au téléphone. Cela faisait maintenant une semaine qu’ils s’appelaient, presque tous les soirs. Les choses semblaient coller, entre eux ! Il lui avait apparu comme un homme sensible, tolérant, compréhensif. Elle avait besoin d’amour, de chaleur humaine, de mots tendres, de sourires complices. Elle avait envie d’une épaule rassurante contre laquelle poser sa tête. Elle avait manqué de tendresse, étant petite. Ses parents n’étaient pas du genre à s’épancher. Elle les avait toujours trouvés distants, si peu aimants. Ils avaient manqué de patience, avec elle ; ils s’étaient refusés à prendre en compte ses différences. Ils en avaient mis, du temps, avant de se rendre à l’évidence ! Mais jamais ils n’avaient accepté.

Dès l’école maternelle, son comportement étrange, déroutant, si peu conforme, a inquiété les enseignants. On lui a fait voir des experts en psychologie de l’enfant, elle a été suivie de près, rien n’y a fait. On a fini par la laisser tranquille. Elle était une excellente élève, après tout ! C’était déjà ça. Dans la cour de l’école élémentaire, elle subissait des pluies d’insultes, elle était souvent prise à partie par “les gros durs”. Elle ne savait pas comment se défendre, elle se laissait malmener sans rien dire. Les choses furent encore moins faciles à l’adolescence. Son corps a fini par lui faire horreur : elle était terriblement affectée par toutes ces transformations qui échappaient à son contrôle. C’était si dur à accepter ! Elle était toujours seule, mise à l’écart, comme une pestiférée. Elle a tellement souffert, au collège puis au lycée, des moqueries, des plaisanteries douteuses à son sujet ! De la pure cruauté. Sa famille ne lui était d’aucun secours, on éludait la question, on faisait comme si de rien n’était. Toutes ces années sans être aidée, réconfortée... Mais elle n’y pouvait rien, elle était faite ainsi.

Une nouvelle vie s’est offerte à elle, quand elle est entrée en fac. Enfin ! Elle avait choisi volontairement d’aller vivre à l’autre bout du territoire. Au moins, il y avait peu de chance qu’elle y rencontre des gens qui la connaissent ! Et même, l’auraient-ils reconnue ? Elle a changé de façon si spectaculaire ! Sa vraie nature, si longtemps bafouée, s’est révélée au grand jour. Tous ses désirs refoulés, depuis l’enfance, sont remontés à la surface. Inconnue dans une ville inconnue, elle est devenue une grande et belle jeune femme. À la fac, elle s’est fait des amis, garçons et filles de son âge, d’un bon milieu. Elle a pris contact avec un groupe de gens comme elle, un réseau très efficace grâce auquel elle a pu avancer dans ses démarches. Elle travaillait tout en étudiant et mettait, chaque mois, le maximum d’argent de côté. Si besoin, elle emprunterait. Elle faisait de brillantes études : quand elle aurait son diplôme, il lui serait facile d’avoir, très rapidement, une bonne situation ! Mais il était nécessaire, avant tout, que les choses soient réglées. Définitivement. C’était vital, pour elle. Il lui avait fallu, pourtant, encore de longues années d’attente avant de mener son projet à terme. C’était fait, depuis un an. Tout s’était passé pour le mieux. Elle commençait à peine à vivre.     
 
Elle avait décroché, depuis peu, un poste à responsabilités dans une grande entreprise rémoise. Inconnue dans une région inconnue, elle était enfin prête, ce soir, à faire connaissance avec l’un de ses habitants. Internet lui avait semblé être le réseau le plus efficace pour faire sa sélection. Elle avait pris son temps, fuyant les ringards, les baiseurs d’un soir, les beaufs de première. Elle mettait la barre haute. Elle pensait avoir trouvé l’homme qui répondait à ses attentes. Elle avait accroché aux échanges qu’ils avaient eus sur un forum de discussion, puis aux conversations téléphoniques qui avaient suivi, la semaine passée. Elle lui avait posé des questions très précises, voulant connaître ses opinions sur le racisme, l’homophobie, les extrémismes de tout bord, les Droits de l’Homme... Elle était contre toutes les formes d’intolérance. Elle avait apprécié qu’il prenne le temps de lui répondre, en détail. C’était quelqu’un de sensé, posé, ouvert, très cultivé, défendant les mêmes causes qu’elle. A priori. Ils s’étaient échangé leurs photos : elle le trouvait plutôt bel homme, il lui plaisait. Il lui avait dit, aussi, qu’il la trouvait à son goût. Ce soir, c’était le grand moment : ils allaient se rencontrer ! Elle lui avait proposé de venir chez elle, pour prendre l’apéritif. Elle finissait tout juste de s’installer dans cet appartement résidentiel du centre ville, elle n’y avait encore reçu personne. Il serait son premier invité ! Ensuite, si tout se passait bien, ils iraient dîner ensemble... Elle l’attendait, maintenant, d’un instant à l’autre. Elle avait un peu peur.     
 
On a sonné. Elle est allée répondre à l’interphone : c’était lui, évidemment ! Le coeur battant, elle lui a indiqué l’étage, a appuyé sur le bouton d’ouverture de la porte de l’immeuble...  Quelques minutes d’attente interminables, puis il a frappé doucement. Elle lui a ouvert, fébrile : ça faisait si longtemps qu’elle n’avait pas eu rendez-vous avec un homme ! Celui-là était très grand, à la carrure large et bien proportionnée. Il tenait à la main un beau bouquet de fleurs aux couleurs chamarrées, il souriait jusqu’aux oreilles. << Des tulipes, lui dit-il en la regardant dans les yeux. J’ai pensé que ça vous ferait plaisir. >> Elle s’est saisie des fleurs qu’il lui tendait, l’a remercié chaleureusement puis l’a accompagné jusqu’au salon. Elle s’excusait de devoir le laisser seul quelques instants, il pouvait enlever son manteau, s’asseoir où il voulait, elle revenait tout de suite. Elle est allée à la cuisine avec le bouquet, a déniché l’objet qui convenait parfaitement aux longues fleurs évasées. Elle est revenue vers le salon, le vase dans les mains, et l’a posé sur la grande table ronde, bien au milieu, en complimentant son invité sur le choix de variété des couleurs. << C’est un bouquet original, vraiment ! >> lui dit-elle en souriant de toutes ses dents fines et blanches.
 
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