29.08.2009
La mission (4/4)

Le feuilleton de l'été, en quatre épisodes...
Quatrième et dernier épisode
Il se rapprochait de Biarritz, allait bientôt prendre la sortie indiquée par la voix impersonnelle, imperturbable de son GPS, quitter l'autoroute, s'acquitter du péage. Bientôt neuf heures. Il était presque arrivé. Il prit la direction du centre commercial, au sud de la ville, se gara sur le parking, près de la station essence, comme cela lui avait été stipulé. Il aurait tout loisir de voir la mer après. Comme il était en avance, il en profita pour joindre le secrétariat de son médecin. Ce serait mardi à dix-huit heures trente, il n'y avait pas d'autre possibilité. Il se débrouillerait pour y aller. Sa santé faisait partie de ses priorités, il n'avait pas le choix.
Qu'avait-il transporté, cette fois-ci ? Que pouvait donc contenir cette caisse volumineuse, soigneusement scellée, qui pesait son poids ? Moins il en savait, mieux ça valait pour lui, et pour la société qui l'employait. En cas d'arrestation, remonter le réseau s'avérerait impossible, la pelote était bien trop emmêlée ; même sous la torture, il ne pourrait communiquer des informations ! On lui donnait un lieu de départ et un lieu d'arrivée, il devait livrer dans les meilleurs délais, c'était tout ce qu'on lui demandait. Sûr, il imaginait parfois les pires choses, il n'était pas dupe, il savait bien qu'il contribuait, par son activité, à alimenter des trafics : armes, stupéfiants, animaux exotiques, bijoux, contrefaçons, tableaux volés ; sans parler du blanchiment d'argent, des transferts de fonds vers les paradis fiscaux… Oui, ce qu'il faisait n'était pas forcément vertueux (même si nombre de clients étaient par ailleurs fort respectables) mais il n'en avait pas honte. Il était hautement qualifié pour ce job, en retour il était largement payé. De plus il voyageait, découvrait moult endroits en France, en Europe, dans le vaste monde ; il conduisait des véhicules en tout genre, moto routière, side-car, berline, break, pick-up, camping-car, minibus, ambulance, camionnette…
Il se souviendrait toute sa vie du convoyage, dans une simple estafette, de ce vieux coffre sculpté, imposant, qu'il avait fallu manipuler et sangler avec précaution, puis de son arrivée dans ce petit village de Corrèze, en pleine nuit, où les "commanditaires" l'attendaient, de pied ferme… devant le cimetière. Un homme l'avait guidé, en marche arrière, tous feux éteints, jusqu'au caveau familial. Hervé était reparti sans demander son reste, ébranlé par l'idée d'avoir fait, sans le savoir, six heures de route en compagnie d'un mort.
Il releva la tête, il s'était légèrement assoupi. Une jeune femme vêtue d'un tailleur noir, coiffée d'un chapeau avec une voilette, se dirigeait vers sa voiture. Il ouvrit la vitre électrique, attendit qu'elle se présente, comme il était convenu. Elle fit un signe, une voiture gris métallisé s'avança. "Vous nous suivez", lui dit-elle froidement. "On ne va pas loin, juste dans un endroit plus discret." Il acquiesça en hochant la tête, mémorisa la marque et le modèle du véhicule, son immatriculation, mit le contact, démarra… Dans une heure, tout au plus, Hervé serait, pour quelques jours, libre comme l'air. Il prit une longue et profonde inspiration. La bonne humeur l'envahit soudain, un grand sourire se dessina sur ses lèvres. Il avait sans doute tort, mais il en avait vraiment envie, il n'allait pas revenir dessus : il irait à Sète, comme prévu. Il eut une petite pensée pour Michèle, assortie d'un léger regret. Elle attendrait. Son attention se concentra sur la voiture à suivre, le long des rues sinueuses, truffées de ronds-points, de la zone commerciale.
10:50 Publié dans La mission | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.08.2009
La mission (3/4)

Le feuilleton de l'été, en quatre épisodes...
Troisième épisode
Presque sept heures. Même s'il avait de la marge, il n'était pas à l'abri d'un contretemps. En voiture ! Il aurait tout loisir de réfléchir à son week-end en conduisant, de changer ses plans s'il en ressentait l'envie. Rentrer plus tôt et retrouver Michèle, dimanche midi ? Avant de reprendre la route pour Sète, la tâche accomplie, il avait prévu de prendre un bon et vrai repas, puis de dormir un peu ; il pensait trouver un hôtel restaurant dans les environs de Biarritz. Les personnes qui devaient réceptionner la caisse lui indiqueraient certainement une bonne adresse, une auberge typique, une chambre et table d'hôtes, pourquoi pas au bord de la mer ? Les côtes étaient belles, par ici. Il lui tardait de les admirer.
À Sète, s'il voulait la compagnie d'une femme, il saurait où s'adresser, il avait ses entrées. Michèle était trop droite, trop entière, trop sincère pour accepter une relation avec un homme courant d'air, aussi peu fiable que lui. Fine comme elle l'était, elle avait sans doute déjà compris qu'il ne pourrait jamais lui proposer une vie stable, former un couple épanoui, se nourrissant l'un de l'autre et de plein d'autres choses. Elle, c'est ce qu'elle cherchait, lui avait-elle confié, et rien d'autre. Michèle avait vu clair dans son jeu et dans ses manigances, elle avait percé à jour son personnage : vague, évasif, lointain, absent. Inconsistant. Il y a des personnes qu'on ne trompe pas, Michèle faisait partie de celles-là. Avoir une aventure avec elle, juste pour le plaisir de la conquérir ? Ce serait la trahir. Il la respectait trop pour ça. Devenir des amis ? Pourquoi pas ! Il ne serait pas obligé de lui mentir, enfin, beaucoup moins. Ils déjeuneraient ensemble à Paris, de temps en temps, se verraient au cours des soirées organisées par leurs amis communs, iraient peut-être ensemble arpenter les musées… Il pourrait même l'inviter à Sète ; elle ferait alors partie des personnes de confiance, des rares privilégiés à connaître l'existence de son voilier.
Hervé se donnait encore quatre ou cinq ans avant de décrocher. Ses missions comportaient parfois des risques, il ne savait pas forcément où il mettait les pieds, ses clients n'étaient pas tous des personnes honorables. La plupart du temps il ne connaissait pas le contenu de ce qu'il convoyait, de toute façon il préférait ne pas savoir. Avec ce beau paquet d'argent qu'il amassait, au fil des ans, il n'aurait plus jamais besoin de travailler. Son rêve était de s'installer en Polynésie, couler des jours tranquilles, sur son bateau, pendant les vingt ou trente années à venir. À cinquante-cinq ans, il ferait un tout jeune retraité, avec du temps, encore, devant lui ! Peut-être rencontrerait-il une autre Michèle, avec laquelle il se sentira prêt à tenter l'aventure d'une véritable vie à deux ? Il ne savait pas ce que c'était, de vivre à deux, il n'avait jamais vraiment été présent pour l'autre, pour l'être aimé. Il n'avait peut-être jamais aimé.
Hervé repensa à l'appel de son médecin. Il lui faudrait prendre rapidement rendez-vous, mardi matin si c'était possible, ou alors la semaine suivante. C'était important, ces résultats, ils auraient peut-être pour conséquence un changement de traitement, ou nécessiteraient des examens complémentaires… Il ne devait pas prendre son mal à la légère, même si on en maîtrisait beaucoup mieux les effets aujourd'hui. Grâce à tous ces médicaments, on paraissait bien portant, mais on était toujours malade, il ne fallait jamais l'oublier.
10:49 Publié dans La mission | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.08.2009
La mission (2/4)

Le feuilleton de l'été, en quatre épisodes...
Deuxième épisode
Il avait fait le plein d'essence, s'était rendu aux toilettes, avait pris un café bien sucré dehors, au soleil, tout en fumant une cigarette, en avait repris un deuxième puis avait ressenti le besoin de marcher, de faire quelques pas sur le parking pour se détendre, se dégourdir les jambes. Revenu à sa voiture, assis au volant, sur le point de démarrer, il avait soudain pensé à Michèle, dont il avait fait la connaissance le samedi précédent au cours d'un dîner d'amis, dans un pavillon cossu de Villeparisis. Peut-être avait-elle cherché à le joindre ? Elle tenait absolument à ce qu'ils aillent ensemble voir l'exposition consacrée au peintre italien Giorgio de Chirico, c'étaient les derniers jours…
Hervé n'avait pas osé lui dire qu'il ne serait pas disponible avant mi-juin, qu'il s'absentait pour ses affaires… Il ne voulait pas la décevoir, déjà, si vite… Alors, comme à l'accoutumée, il avait éludé, était resté très évasif, ne s'était pas franchement engagé. "Oui, c'est très tentant, avec plaisir, mais je n'ai pas mon agenda, rappelez-moi en début de semaine, je vous dirai…" Il avait donné à Michèle son numéro de téléphone fixe, à Paris, et elle s'était étonnée qu'il n'eût pas de portable. "C'est tellement pratique", lui avait-elle dit en souriant. Cette femme encore belle, cultivée, intelligente, n'arrêtait pas de lui sourire depuis qu'ils avaient été présentés. "On a très bien vécu sans en avoir pendant des années, mais maintenant que ça existe, on ne peut plus s'en passer !"
Il lui avait fallu encore se justifier, mentir un peu, arrondir les angles… Oui bien sûr, il avait un portable, mais il s'en servait très peu, d'ailleurs il ne l'avait pas sur lui, il était très distrait, et il ne connaissait même pas son numéro ! "Il est noté sur mon agenda ! Mais sur mon fixe, rassurez-vous, ma chère Michèle, j'ai une boîte vocale, alors laissez-moi un message si je suis absent, je ne manquerai pas de vous rappeler !" Michèle avait ri, encore, elle avait ri toute la soirée, qu'elle était gaie, enjouée ! Elle s'était moquée gentiment, puis, posant sur lui ses yeux verts, brillants, pétillant de malice, elle avait eu cette phrase adorable, attendrissante, sonnant comme un aveu : "Hervé, vous êtes vraiment un homme original, on ne doit pas s'ennuyer, en votre compagnie !"
Oui, il plaisait à Michèle, il en était sûr ; et elle lui plaisait assez pour qu'il ait envie de la revoir. Ça pourrait peut-être marcher, entre eux. Qui peut savoir avant même d'avoir essayé ? Son point faible, pour une relation durable, c'étaient toutes ses absences, toutes ces contraintes professionnelles qui pouvaient le conduire à partir précipitamment au milieu de la nuit, et ne revenir au bercail qu'une semaine après, sans pouvoir donner d'explications précises. Cela faisait cinq ans qu'il effectuait des livraisons. Le flou artistique qu'il était obligé d'entretenir, auprès de ses compagnes, concernant son travail, l'avait conduit, à chaque fois, à la rupture. À plus ou moins longue échéance, elles se lassaient, se fatiguaient, n'en pouvaient plus, jetaient l'éponge, claquaient la porte… Il les faisait souffrir, il le savait ! De toute façon, il n'avait jamais joué la carte de la franchise, avec les femmes. Toujours il se dérobait, dissimulait, inventait. Il tombait quelques fois dans ses propres pièges, s'engluait dans des mensonges plus gros que lui, alors il voulait fuir, ne jamais revenir.
Il avait écouté sa boîte vocale, bien remplie, impatient, le cœur battant plus vite à chaque nouveau message, jusqu'au dernier. Il dut alors se rendre à l'évidence : Michèle n'avait pas appelé. Par contre, sa soeur avait essayé de le joindre à plusieurs reprises, lui laissant de longs messages, dans lesquels elle se répétait, inlassablement, obsessionnellement, au sujet d'un repas de famille au mois de juillet. Ils devaient se mettre d'accord sur une date, elle lui en proposait plusieurs et elle lui demandait de la rappeler le plus rapidement possible, c'était extrêmement urgent maintenant ! Ses amis de Villeparisis le conviaient à une garden-party dans leur jardin le dimanche suivant. "Michèle sera là", assuraient-ils. "Ça lui fera tellement plaisir de vous voir !" Il y avait aussi quelques appels de sociétés de télémarketing, avec ce fond sonore caractéristique, facilement identifiable, et un autre de son médecin, qui avait reçu ses résultats d'analyses.
10:47 Publié dans La mission | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.08.2009
La mission (1/4)

Le feuilleton de l'été, en quatre épisodes...
Premier épisode
Hervé avait profité d'une halte prolongée sur une aire d'autoroute pour prendre connaissance des nombreux messages laissés sur le répondeur de son appartement parisien, où il n'était pas repassé depuis près de quatre jours. Il en était parti lundi à dix-neuf heures, avec un gros sac de voyage rempli de vêtements de rechange, de quoi passer la semaine, voire un peu plus. Il ne savait jamais à l'avance combien de temps exactement allaient durer ses missions. On était tôt jeudi matin, à peine six heures en ce début du mois de juin ; l'affaire dont il s'occupait touchait à sa fin. Encore une centaine de kilomètres et il serait à Biarritz, il pourrait livrer la lourde caisse en bois qui se trouvait dans son coffre et qu'il avait chargée la veille au soir à Lille. Une sacrée virée ! Enfin, ce n'était rien à côté des voyages interminables et éprouvants à travers toute l'Europe, parfois même jusqu'en Russie, quand il était chauffeur routier.
Au plus tard, il serait à Sète vendredi soir. Il pourrait passer quelques jours de repos bien mérités sur son voilier, on ne l'attendait à Paris que mardi en début d'après-midi. Il reviendrait en train de nuit, en ayant pris soin de restituer son véhicule de location, une voiture puissante, confortable, sentant le neuf, avec toutes les options issues des nouvelles technologies, et un coffre adapté au transport de la caisse. Hervé avait pourtant communiqué précisément au loueur de voitures ses exigences en ce qui concernait la capacité du coffre, mais en arrivant à Lille, sur le lieu de rendez-vous avec son client, il s'était avéré que la caisse ne rentrait pas dans celui de la voiture qu'on lui avait louée. Il n'avait pas pris la peine de vérifier les dimensions en prenant possession du véhicule, il avait accordé toute sa confiance à la personne qui avait effectué la réservation… C'était une erreur regrettable de sa part, une perte de temps inutile, contrariante, mal venue, qui risquait fort de ternir l'image de la société pour laquelle il travaillait, réputée pour son sérieux, sa diligence, son efficacité et, bien entendu, sa discrétion.
L'affaire s'était, heureusement, résolue en moins d'une heure, le temps, pour lui, de se rendre à l'agence de location la plus proche et de procéder à un échange de voitures, en déclarant posément que "celle-là ne convenait pas." Il y en avait justement une autre, prête à partir, beaucoup plus spacieuse, avec un coffre immense… Le client n'avait pas fait d'esclandre, il s'était montré patient, compréhensif, Hervé lui ayant assuré qu'il allait régler rapidement le problème et c'est ce qu'il avait fait. L'incident était clos, à l'avenir il lui faudrait être plus vigilant, ne négliger aucun détail. Il perdait son job, avec une bourde pareille ! Il s'en était plutôt bien sorti, sur ce coup-là !
Il avait roulé toute la nuit, le trafic était fluide. En arrivant sur l'aire d'autoroute, il avait immédiatement interrogé la messagerie de son portable, lequel avait sonné deux fois de suite au cours des derniers kilomètres avant son arrêt. Même avec un kit mains libres, il détestait téléphoner en conduisant. De toute façon, au vu de ses activités, c'était bien trop risqué. Un manque d'attention, un coup de volant et hop, dans le décor ! Sans compter les contrôles routiers, les motards, les radars… Il devait passer inaperçu, avoir une conduite, au sens propre comme au figuré… irréprochable. Le message confirmait l'heure de livraison, le lieu du rendez-vous. Tout était nickel, il avait le feu vert. On l'attendait pour dix heures, il avait largement le temps de voir venir !
10:46 Publié dans La mission | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



