29.12.2006
Enola Gay
Après avoir commandé, il avait mis des pièces dans le juke-box. J’avais alors entendu pour la première fois cette musique entraînante, aux claviers mélodieux. Au cours des quelques heures que nous avions passées ici, il l'avait programmée en boucle. Elle donnait au décor une touche légère, joyeuse, acidulée. Il continuait à boire de la bière, moi j’étais passée au café. Nous étions installés près des grandes vitres de l'entrée et, à l'extérieur, je voyais les couleurs s'épanouir, s'aviver, au fur et à mesure que le soleil s'affirmait. C'était le début d'une belle journée.
Il parlait beaucoup. Je l'écoutais, attentive, captivée, tout en fumant des cigarettes. Il m'éveillait à toutes ces choses qu'il connaissait, à tous ces livres qu'il avait lus. J’étais étonnée par la facilité avec laquelle il en parlait. Il était passionné de science-fiction, et cela transparaissait dans sa façon d'être là, sans y être, entre deux mondes. Il avait une imagination débordante dont il usait dans ses discours ; je me laissais emporter dans le flot de ses univers parallèles et de ses voyages dans le temps. Il m'éveillait aussi à l'amour, aux sentiments. Je ressentais de l'attirance pour lui : quelque chose de confus me poussait à me jeter dans ses bras et à rechercher ses baisers. Nous étions en juillet 1981, j'avais dix-sept ans, je venais de rater le bac et je vivais en cet instant une belle histoire d'amour. J'avais la vie devant moi, et une année de sursis avant d'avoir à décider quoique ce soit pour mon avenir.
Les synthés sautillants d’"Enola Gay" s'imprimaient dans le moindre de mes neurones, et je buvais les paroles de ce garçon un peu fou aux yeux noirs si charmeurs, aux cheveux bruns finement bouclés. Il m’a parlé de cet avion américain, de sa bombe atomique larguée au-dessus du Japon. Le ciel azuré s’est alors obscurci, les couleurs vives ont viré au sombre. Il s’est tu, gravement, pendant un court instant. Le soleil est revenu et il a repris, souriant, la parole sur un autre sujet. La matinée était déjà bien avancée quand nous avons décidé de partir : nous n'avions plus d'argent.
Avant de remonter vers notre quartier, nous avons fait une longue halte dans les jardins de l'Hôtel de Ville. C'était l'endroit idéal pour les amoureux en quête d'intimité. Un banc sous les arbres, placé à l'écart, protégé par une haie, a fait notre bonheur. Nous nous sommes quittés devant chez moi vers midi, nous promettant de nous revoir très vite.
Après l'été, nous ne nous sommes revus que par épisodes, et il en fut ainsi pendant plusieurs années. Il buvait. Il buvait trop. Il ne pouvait pas se passer de boire, déjà, si jeune. Les états éthyliques dans lesquels il se mettait me dérangeaient. Je ne pouvais jamais compter sur lui. Mais il dessinait : des bandes dessinées d'inspiration fantastique. J'aimais ses créatures, son trait fin, son goût des détails, son sens de l'humour. Il avait un style original, très esthétique, bien affirmé. J'espérais qu'il en fasse son métier.
À ma connaissance, il n'a publié aucune de ses histoires abracadabrantes que je trouvais si drôles. Il a produit quelques affiches, au graphisme impeccable, pour des festivals de musique organisés sur la ville. À l'époque où j'étais retournée vivre dans le quartier où j'avais grandi, j'aurais pu chercher à le revoir. Mais les nouvelles que j'avais eues de lui n'étaient guère engageantes. Son problème avec l'alcool n'avait jamais cessé. Une nuit, il avait mis le feu à son appartement en s'endormant avec une cigarette allumée. Tous ses dessins, ou presque, étaient partis en fumée. Il en était sorti défiguré. J'ai eu parfois envie de lui téléphoner, je ne l'ai jamais fait. J’ai toujours préféré me repasser les souvenirs d'"Enola Gay".
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22.12.2006
Blood Sugar Sex Magik
Cet album débordait de créativité, de vitalité, de pulsions positives, et comportait une quantité impressionnante de titres, tous très rythmés, qui se succédaient un à un de façon fluide, instinctive. Jamais le temps de s’ennuyer, aucun répit ! À chaque écoute, je partais pour un merveilleux voyage ; m’aventurant, toujours un peu plus loin, dans un univers musical aux teintes chaudes, colorées, nuancées. Il y avait, au premier plan, ce jeu de basse époustouflant, au son sec, métallique. Puis ces guitares nerveuses, ou caressantes, et cette voix avenante, volontaire, au débit tantôt haché tantôt fluide. Le tout était porté par une rythmique puissante, intrépide, entraînante, invitant au mouvement, à la danse. La rudesse enveloppée de douceur, le rock teinté de groove, la bonne humeur.
Au printemps 1993, il y eut ce tremplin rock au Palais des Rencontres, auquel je suis allée en tant que membre du jury. Les groupes qui ont joué ce soir-là ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable, j’ai oublié depuis longtemps le nom du gagnant. Par contre, je me souviens très bien de ce qu’il s’est passé ensuite, tard dans la nuit. J’étais restée pour participer au nettoyage et au rangement avec les gens de l’organisation. J’aimais ces ambiances d’après concert, où la fête continuait d’une autre manière, en cercle restreint. J’étais là en famille : mon frère, Sam, avait participé activement à la réalisation de ce projet, dans la petite ville où il habitait. Tout s’était bien passé, le public était venu nombreux, la recette avait été bonne au bar, il n’y avait pas eu d’incidents, ni à l’intérieur ni sur les parkings. Les bénévoles étaient restés en nombre suffisant pour que tout soit relativement vite expédié. L’assemblée était joyeuse et chaleureuse, encore très dynamique malgré l’heure avancée de la nuit. Sam avait laissé en place sa platine-cassettes et des enceintes : la musique mettait du coeur à l’ouvrage !
Une fois tout terminé, nous nous sommes retrouvés dans la salle de spectacle, pour échanger nos impressions et boire un coup ensemble. Sam a choisi une cassette et l'a insérée dans l’appareil. Les premières mesures de "The Power of Equality", ouvrant "Blood Sugar Sex Magik", ont éclaté comme un feu d’artifice, se propageant dans l’espace à une vitesse grand V. Déjà des têtes hochaient, des pieds battaient la cadence, des épaules s’enroulaient, des bras se balançaient, des hanches se chaloupaient. Une énergie toute neuve, incontrôlable, s’emparait peu à peu des personnes présentes, les poussant à se mouvoir, irrésistiblement.
Nous bougions en cadence, verre ou canette à la main. Puis nos mouvements prirent des allures de danse. Qui a eu l’idée de poursuivre l’expérience sur la scène vide, éclairée maintenant de façon minimale, rudimentaire ? Nous avons été une dizaine, il me semble, filles et garçons, à y grimper et à nous exposer sous la lumière crue, à nu, durant l’heure et quart suivante : la durée de l’album. La force était dorénavant incontrôlable, irrépressible ; nous étions envoûtés, possédés, mus par l’envie de danser. Nous nous donnions notre propre spectacle, occupant harmonieusement l'espace, raccordés les uns aux autres par des fils invisibles. Tout passait par le langage des corps et des regards.
Nous fûmes bientôt plusieurs à ôter nos chaussures, pour ressentir encore plus fortement les choses, nos pieds nus sur le plancher ciré, au contact chaud, soyeux, velouté. Chaque titre nous emmenait un peu plus loin vers un état de communion suprême, une jubilation sans nom, un univers à part, irrationnel. Une énergie libératrice, très apaisante, s’est emparée de moi ; ne comptaient plus que l’instant présent et la joie grandissante de danser, en accord avec les autres, morceau après morceau. C’était magique, unique, très émouvant. À la fin de "Sir Psycho Sexy", a suivi le tressautant "They’re Red Hot", sur lequel nous nous sommes dispersés. Le fil a cassé net, le charme s’est rompu, c’était fini.
J’ai retrouvé Sam près de la sono. Il m’a présenté Sand, dont il venait de faire la connaissance. Pendant que nous dansions, ils avaient discuté, tous les deux. Ils s’étaient rapprochés, semblaient se plaire beaucoup. Depuis cette nuit-là, au Palais des Rencontres, ils ne se sont plus quittés : ils ont très vite habité ensemble, se sont mariés, ont fait deux enfants... Une belle histoire d’amour, en somme, des liens très forts, la création d’un couple, d'une famille… bref, un vécu très différent du mien.
"Blood Sugar Sex Magik" traverse le temps sans prendre une ride, et continue d'enflammer les corps et les âmes. J’en ai connu d’autres, des transes collectives ; mais à ce jour, celle-là reste la plus insolite, la plus exceptionnelle. L'alchimie fut soudaine, intense, évidente. Sam et Sand s'en souviennent eux aussi.
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04.12.2006
Faith
Il n'y avait pas eu beaucoup de changements dans mon existence, cette année encore. Je vivais toujours seule, je n’avais pas de mec… J’avais bien eu quelques aventures, heureusement. Plus j’avançais en âge, plus je me rendais à l'évidence : je n’aurais jamais d’enfant. Je menais une existence bohème, sans projets d'avenir, avec un métier pas trop mal payé qui me laissait du temps libre. Je me suis promis de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour trouver, dans l’année à venir, un compagnon de route. C’était la seule chose qui me manquait vraiment, finalement.
Un matin, au réveil, pendant ma retraite forcée, j'ai retrouvé mon jardin couvert de givre ; le brouillard, dense et pesant, se plaisait à donner au paysage une touche mystérieuse, onirique. Je me devais d’ajouter au spectacle hivernal, derrière mes fenêtres, l’atmosphère musicale qui convenait. J’ai hésité un instant, et puis j'ai choisi "Faith".
L’album vinyle, je l’ai acheté en 1984. Plus de vingt hivers se sont écoulés, depuis. Je crois qu’il n’y en a pas eu un seul sans l’écoute de "Faith", au moins une fois. Il y a toujours eu un moment où, le paysage devenant aussi gris, aussi flou que la photo de la pochette, je posais le disque sur la platine. Je me laissais alors envahir par le froid mordant des guitares, les volutes aériennes des synthés, la batterie parfois pesante, presque angoissante, soutenue par un lourd jeu de basse. Mes rêveries commençaient d’abord debout ; je marchais de long en large, allant vers la fenêtre pour regarder dehors la beauté morne de l’hiver. Je m’en imprégnais autant que de la musique de The Cure, du chant plaintif et torturé de Robert Smith. Je finissais par m’asseoir, pour continuer à écouter, les yeux fermés. Mes idées noires reprenaient le dessus. Je me sentais triste et seule, presque morte, dans un état aussi désolé, aussi figé que le décor, à l’extérieur. L’écoute de "Faith" m’a souvent fait plus de mal que de bien.
Le CD était là, sous mes yeux, entre "Seventeen Seconds" et "Pornography". Aux premières notes graves et sentencieuses de "The Holy Hour", je me suis dit que j’allais casser mon optimisme. Il était encore temps de renoncer. Avais-je vraiment envie de ressasser tous les drames de ma vie ? Mais je n’ai pas résisté à l’envie d’écouter "Primary", et d’esquisser quelques pas de pogo. Ce morceau dégage une énergie incroyable ! Retour à la lenteur avec "Other Voices". J’ai allumé l’ordinateur. Je suis allée me préparer un thé sur "All Cats Are Grey". C’est l’un des morceaux les plus planants de l’album avec "The Funeral Party". Généralement, c’était à partir de ce moment-là que le cafard commençait à me prendre.
Le thé était prêt, j’ai regardé dehors : le soleil s’affirmait derrière un brouillard de moins en moins épais. Mon jardin a viré du gris au jaune ; les guitares acérées de "Doubt" ont envahi les moindres recoins de mon studio tandis que la clarté prenait de l’assurance, s’épanouissait en nappes dorées. Il n’était pas question que je me laisse aller ! J’ai posé ma tasse de thé sur le bureau, près de l’ordinateur. Je me suis assise, face à l’écran. J’ai rassemblé mes idées sur les notes lancinantes et douloureuses de "The Drowning Man". J’ai commencé à tapoter sur mon clavier dès les premières mesures de "Faith", annonciatrices d’un renouveau.
J’ai écrit plusieurs heures d’affilée, jusqu’en début d’après-midi, en écoutant d'autres musiques hivernales : Cocteau Twins, Dead Can Dance, New Order, Bauhaus, Clan Of Xymox... Mes deux chats dormaient, confiants, à portée de main ; je pouvais les caresser l’un après l’autre. Après déjeuner, je suis sortie me promener dans la campagne environnante. Il faisait froid, les champs étaient blancs de givre, l’eau des flaques était gelée. Le soleil brillait au milieu d’un ciel bleu métallique, la nature resplendissait sous la lumière aux tons cuivrés. Je me sentais légère, rayonnante, reposée. J’ai respiré profondément l’air frais, en marchant d’un pas vif. Il me tardait d'écrire encore. J’avais enfin la foi.
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02.10.2006
Is This Love
C’était l’année de la seconde, j’avais quinze ans. Je fréquentais des gens pour lesquels la musique était quelque chose d’important, comme ça l'est souvent, à l'adolescence. Je glanais, à droite à gauche, des sons, des rythmes, des voix, des textes ; je m’imprégnais d’ambiances, de sensations nouvelles, d’émotions partagées. J’avais en moi le besoin impérieux de posséder toutes les musiques qui me faisaient vibrer, celles dans lesquelles je pouvais me reconnaître, laisser s’exprimer ma sensibilité. J’avais déjà une belle petite collection de vinyles et de cassettes enregistrées. J’étais curieuse, avide, ouverte. J’aimais autant le rock que les folk-songs, autant le punk que le reggae.
Un dimanche après-midi, au début du printemps, nous nous étions retrouvés chez FX et AM. Leurs parents étaient sortis, nous avions le champ libre pour quelques heures. Nous étions réunis dans le salon, tranquilles, à boire un verre, fumer des cigarettes, échanger les uns avec les autres. En fond sonore, un album de Téléphone, ou peut-être de Trust, Renaud ou Lavilliers ; ou bien encore The Clash, The Rolling Stones, Dire Straits... Il y avait du soleil, la journée était douce, les conversations joyeuses, animées.
Quelqu’un a mis Bob Marley. C’était l’album "Kaya", au titre évocateur : textes explicites, senteurs mystiques, goûts illicites. Le reggae était pour moi une musique toute nouvelle, qui me séduisait par ses rythmes sautillants, ses choeurs féminins chaleureux, son énergie positive, bienfaisante. Nous étions souriants, détendus. Soudain, A s’est levée et s’est mise à danser, au milieu du salon ensoleillé. Sa jupe longue, en tissu indien léger, imprimé, voletait autour d’elle, tandis qu’elle remuait, de la tête aux pieds. Son ombre mouvante ondulait sur le plancher doré, baigné de soleil. Tout son corps bougeait harmonieusement, j’avais plaisir à la regarder. Après le premier morceau, elle s’est mise pieds nus et a repris son ballet, encore plus souple, plus gracieuse, plus aérienne. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un danser de cette façon. Elle ne semblait pas toucher terre, ses pieds effleuraient à peine le parquet, elle était comme en suspension ; son corps, en mille petits mouvements, lui donnaient une légèreté surnaturelle.
Des garçons et des filles se sont levés pour la rejoindre sur la piste improvisée. J’ai eu envie de m’y mettre, moi aussi. J’ai suivi le mouvement, cherchant à l’imiter. Ce n’était pas si facile que ça en avait l’air, de danser le reggae. Mon corps me semblait lourd, j’étais si maladroite ! Je me balançais d’un pied sur l’autre, recherchant la cadence pour les bras, un peu mécaniquement, bien trop raide. Quant à A, elle rayonnait : nous dansions autour d’elle, il y avait de la joie dans l’air, et de l’amour. "Is This Love" distillait sa bonne humeur, ses mots simples, évidents. J’ai fermé les yeux tout en continuant à bouger, pour ressentir la musique en moi-même, de l’intérieur. Portée par le rythme entraînant, par les sons clairs, éclatants, j’ai commencé à tourner sur moi-même, recherchant cette sensation de flottement, de détachement que je percevais chez A. L’album entier a défilé, une face puis l’autre, chaque titre m’entraînant un peu plus loin vers des sensations aiguisées, des mouvements assouplis, maîtrisés. Je me sentais heureuse, apaisée, en accord avec les autres, avec moi-même, avec le monde entier. Ce beau dimanche de printemps 1979 s’est poursuivi dans le calme et la sérénité, rempli de discussions gaies, de moments de détente, de danses et de musiques.
Je suis repartie chez moi avec "Kaya" pour l’enregistrer. Plus tard, j’ai écouté d’autres albums de Bob Marley : "Survival", "Exodus", "Rastaman Vibration", "Babylon By Bus"... J’ai continué à danser le reggae sur des titres comme "Stir It Up", "Jamming", "So Much Trouble"... Je cherchais toujours à améliorer mon style, à affiner mes gestes, à alléger mes pas. Cela demandait de grands efforts de concentration que je devais associer à un état d’abandon, de nonchalance et de laisser-aller : l'art de conjuguer aisance et fermeté.
Bob Marley demeure un porte-parole pour les gens qui partagent des idées de tolérance, d’égalité, de paix, d’amour entre les peuples. Ses combats, ses prises de position, sa philosophie, sa religion sont toujours d’actualité. Le reggae est une musique vivante, militante, qui défend des causes nobles, profondément humaines. Les groupes foisonnent, la France est un vivier extraordinaire de jeunes rastas enthousiastes qui arborent les coiffures et les couleurs de la Jamaïque, qui parlent de Bob Marley comme s’ils l’avaient croisé la veille. Il est là, partout, dans les esprits, dans les mémoires ; il a laissé une empreinte indélébile, incontournable. J’ai eu la chance de l’écouter de son vivant, mais si peu, finalement : il est mort le 11 mai 1981. La légende ne meurt pas, elle.
Je m’accorde des moments en tête à tête avec Bob Marley, de préférence par de belles journées de printemps ensoleillées. Mes pensées me ramènent à A, à sa grâce aérienne, à sa beauté planante, à son immatérialité troublante. Je n’ai jamais revu, depuis cet après-midi-là, quelqu’un danser comme elle. Je ne l’aurai vue danser, en tout et pour tout, que cette seule et unique fois. Mais ce fut suffisant pour que je m’en imprègne, ma vie entière. Un peu d’elle est en moi quand je danse le reggae.
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29.09.2006
Rodolphe Burger à l'île de Batz
À quinze minutes en bateau de Roscoff, cette petite île charmante, fleurie, bénéficie d'un microclimat favorable aux cultures maraîchères, si bien que sur les routes, étroites, on croise principalement des tracteurs à remorque.
Le camping municipal, situé sur une lande, en bordure de mer, offre un espace ouvert, sans clôtures, haies ou barrières. Pas d'emplacement délimité, pas d'éclairage, juste un point d'eau et des sanitaires : vie en plein air, à ciel ouvert.
Au bourg, nous tombons sur cette affiche, scotchée dans une cabine téléphonique : Incroyable ! Rodolphe Burger, du groupe strasbourgeois Kat Onoma, va jouer ici, sur l'île de Batz ! Nous nous rendons au pub "Le Gwir Zikour" le jour dit, à l'heure dite. Le temps est frais, le ciel est clair, une scène est montée dehors. Sont installées des tables, des chaises. Il y a beaucoup de gens, des jeunes, des vieux, des enfants. Des chiens circulent, de ci de là… C'est un moment musical exceptionnel, dans un cadre exceptionnel. C'est l'occasion d'écouter des morceaux inédits. Les guitares de Rodolphe Burger et les samples d'Olivier Cadiot résonnent tard dans la nuit, devant un public familial, formé d'insulaires et de touristes. J'apprendrai plus tard que Rodolphe Burger a une maison sur l'île, je lirai "Fairy Queen" d'Olivier Cadiot, j'écouterai "Hôtel Robinson", album expérimental, où je retrouverai les titres joués ce fameux soir, magique et insolite, de juillet 2002. Le lendemain midi, nous reprenons le bateau vers le continent avec les musiciens du Meteor Band. D'autres réjouissances, aux dimensions impressionnantes et moins "humaines", nous attendent au festival des Vieilles Charrues, au cœur des Monts d'Arrée.
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14.09.2006
Angie
Un jour, après les cours, il proposa à quelques filles de la classe, dont je faisais partie, de passer chez lui. Il habitait en centre ville, dans une vieille maison bourgeoise de plusieurs étages, aux escaliers en bois verni. Sa chambre se trouvait sous les toits. Dans la grande pièce lambrissée, il y avait une grosse chaîne hi-fi et une imposante collection de disques, posés à même le sol. Des affiches de groupes de rock étaient punaisées sur les murs, une guitare reposait sur le lit, des partitions musicales jonchaient le parquet. Nous nous sommes assises, un peu intimidées. Il nous a servi à boire, a mis de la musique, s’est installé pour discuter. Son père était militaire de carrière, ses fonctions le conduisaient à déménager souvent. Pour W, cette situation n’était pas simple ; l’armée, ça n’était vraiment pas son truc. Et à l’école, il n’était pas brillant. Sa vie, c'était la musique : il était mélomane, et musicien. Il a pris sa guitare et a chanté pour nous, sur des textes en anglais. W avait presque dix-sept ans. Il était très différent des autres garçons que nous connaissions. Nous sommes reparties de chez lui enchantées, subjuguées, hypnotisées.
Le mercredi ou le samedi après-midi, nous organisions des boums chez les uns ou chez les autres. Nous aimions danser sur des musiques variées, remuantes, mais nous réservions toujours aux slows une place de choix. Ils étaient d’une importance stratégique, liaient ou déliaient nos amours débutantes. À la fête d'anniversaire de L, W n’a eu que l’embarras du choix : toutes les filles présentes mouraient d’envie de danser avec lui. Bientôt, on éteindrait des lampes pour se trouver dans une semi-obscurité, idéale pour les éclosions de flirts. W inviterait les filles les unes après les autres, et ce serait pour chacune d’elles un émerveillement, une révélation. Il ne se contentait pas de poser ses mains sur les épaules ou sur la taille, non, il les laissait se promener sur le dos tout entier, s’attardant sur les hanches, le bas du dos.
Ce fut mon tour d’être invitée. On avait dû déjà passer "Hôtel California" de Eagles, "If You Leave Me Now" de Chicago,"We Are The Champions" de Queen, "I’m Not In Love" de Ten CC, "Never Even Thought" de Murray Head... J’ai eu droit à "Angie", des Rolling Stones. Il dansait très près de moi, ses mains se déplaçaient sur mon corps, en suivant la musique. Une douce chaleur m'envahissait. C’était si agréable, toutes ces caresses ! Je me sentais regardée par les autres filles. W s’est fait tout proche, il a pris mon menton pour le soulever vers lui, pour me sourire, pour m’embrasser. J’ai détourné mon visage pour le plaquer sur sa poitrine. Je me laissais bercer par la musique poignante, mêlant guitare et piano ; par la voix claire, teintée d’émotions. On entendait des violons, qui accentuaient l’impression de chagrin de cette chanson d'amour. C’était beau, et triste à la fois. J’aimais à être ainsi, à ressentir la chaleur de W. Il sentait bon. Les dernières notes d’"Angie" ont résonné. Lui a succédé le bruyant "Smoke on the Water" de Deep Purple. J’ai quitté le doux cocon dans lequel je m’étais installée pour aller me désaltérer. J’avais si chaud ! Les copines étaient curieuses de connaître mes impressions. Je leur ai dit que c’était bien, d’être entre les bras de W. À la nouvelle série de slows, il m’a invitée plus que les autres. Après la boum, j’ai gardé pendant plusieurs heures la sensation de ses mains sur mon dos.
La semaine suivante, W organisait une fête chez lui. Nous fûmes nombreux, garçons et filles, à nous retrouver dans sa chambre spacieuse dont il avait tamisé les lumières. Il était souvent près de moi, il me parlait en me touchant du bout de ses doigts, il me mettait la main sur l’épaule, il me souriait, la tête penchée vers mon visage... Au premier slow, il m’invita à danser. Je retrouvai le plaisir d’être enlacée, de m’offrir aux caresses. À sa demande, on mit "Angie". Je le serrai plus fort, le nez enfoui dans la chaleur de son pull. Quand Mick Jagger se mit à chanter, W leva délicatement mon menton, et me guida vers ses lèvres. Cette fois-ci, je me laissai faire.
Plus tard, il m’a dit que cette boum, il l'avait organisée spécialement pour sortir avec moi : il avait voulu que ça soit une belle fête. J'en fus très flattée. Les années n’effacent pas ce genre de souvenir.
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24.08.2006
The Needle And The Damage Done
À moi, il ne m'était rien arrivé de grave. Je vivais seule avec mon père et il était souvent absent. Les week-ends, je sortais beaucoup. J'aimais boire et, à l’occasion, j'essayais les mélanges conjugués de l’alcool et des neuroleptiques. J’avais aussi découvert les effets euphorisants de l’herbe et du shit. Chez les gens que je fréquentais, la musique avait une place de choix. Je découvrais des groupes anciens ou plus récents, de tous les styles. J’éprouvais autant de plaisir à écouter "London Calling" des Clash que "Breakfast In America" de Supertramp. Je consacrais juste le temps nécessaire à mes études pour ne pas perdre la face.
Nous nous sommes tout de suite reconnues et entendues. Toi aussi tu aimais la musique, tu t’étais mise à la guitare folk. Moi, je jouais du piano classique et je m’essayais à la composition. Nous prîmes rendez-vous chez moi, un samedi après-midi, pour jouer ensemble. Tu avais apporté du shit et la première chose que tu as faite en arrivant, ce fut de rouler un joint, que nous avons fumé tout en échangeant sur nos expériences et nos idées. Les effets ne tardèrent pas à venir : ils provoquèrent chez nous des rires nerveux, incontrôlables. Nous continuions à parler, de façon de plus en plus décousue et fantaisiste. Le monde pouvait bien tourner autour de nous, nous étions là, dans nos délires d’adolescentes, avec tant de choses importantes à nous dire ! Puis je me suis mise au piano et j’ai commencé à jouer un morceau que j’avais inventé. Tu as pris ta guitare, trouvé les accords : notre duo prenait forme, nous nous sentions sur la même longueur d’ondes, en communion parfaite.
Le samedi suivant, tu es venue avec des disques. Nous venions d’écouter "Easter", de Patti Smith, quand tu as sorti de ta besace "Harvest", de Neil Young. L'une des photos de la pochette montrait les musiciens en train de jouer dans une vieille grange, aux planches disjointes, laissant passer la lumière du soleil. La musique, aux accents pénétrants, lancinants, mélancoliques, comportait de la guitare sèche ou électrique, de l'harmonica et du piano. Le disque avait été enregistré en 1972 : c’était, déjà, un album culte. Avec l’invention du CD, je peux aujourd'hui l'écouter d’un seul trait, sans avoir à sortir de mon fauteuil et de mes rêveries. Mais ce samedi d’automne 1980, il a bien fallu que je me relève pour que nous écoutions la deuxième face. À la fin d’"Alabama", tu m’as dit que la chanson suivante était ta préférée. Tu allais apprendre à la jouer à la guitare. Si je trouvais les arpèges au piano, nous pourrions la reprendre ensemble. C’était "The Needle And The Damage Done". Une guitare en picking et la voix douloureusement plaintive de Neil Young : un chef d’oeuvre minimal, à la beauté fragile. J’ai enregistré l’album sur mon petit magnétophone et j’ai passé la semaine suivante à écouter la cassette, à décrypter cette cascade de notes égrenées à la guitare, pour en faire quelque chose au piano.
Tu es venue chez moi nombre et nombre d'autres samedis. Nous fumions tout en bavardant et en écoutant de la musique, puis nous nous mettions à jouer. Bientôt, nous fûmes capables de reprendre ce morceau qui te tenait tant à coeur. Nous étions fières de nous réécouter quand nous étions parvenues à nous enregistrer sans nous tromper ! Tu chantais la majorité des paroles. Je te rejoignais sur “Oh the damage done”. Tu étais de taille moyenne, très mince, presque maigre. Tu portais des jeans en velours, des chemises à carreaux, des bottes style western. Au début de l’hiver, tu t’es mise à arborer fièrement un poncho et un bonnet péruviens, qui te donnaient un genre original et inclassable. Tes cheveux fins et longs, teints au henné, avaient une belle couleur cuivrée. Ils encadraient harmonieusement ton visage gracile et renforçaient le bleu profond de tes yeux. Moi j’étais plus petite, plus massive. J’ai adopté des tenues similaires aux tiennes, j’ai laissé repousser mes cheveux blonds, qui sont devenus dorés avec le henné. Tu avais une voix divine.
Au lycée, je tentais, tant bien que mal, de garder la tête hors de l’eau, mais mes préoccupations étaient ailleurs. Je ne savais pas ce que je voulais faire après le bac et ce qui me tenait le plus à coeur, c’était mes samedis avec toi, nos délires, le shit et la musique. J'étais fière d'être ton amie. Au début du printemps, tu m’as présenté Nathalie. Elle était nouvelle dans ta classe, elle jouait de la guitare, elle avait les mêmes centres d’intérêt que les nôtres... Nos rituels sont passés du duo au trio. Au fil des jours, vous êtes devenues de plus en plus complices. Entre vous, se créaient des liens extraordinairement forts, contre lesquels je ne pouvais rien. Nos rendez-vous se sont espacés pour finalement disparaître. J’ai continué à fumer et à jouer seule, tantôt au piano, tantôt à la guitare, je me suis mise au chant. Il était plus que temps de réviser pour le bac, mais je n’en avais pas l’énergie. Je me disais que seul un coup de chance, peut-être, me permettrait de l’obtenir.
J’ai raté mon bac. Ma fierté n’en a été que peu altérée : je n’étais pas prête, voilà tout. L’année suivante, j’ai mieux géré mon temps et mon énergie entre mes études et mes loisirs. J’ai continué la musique, commencé le théâtre ; je me suis fait de nouvelles amies... Mais je n’ai retrouvé avec personne d’autre ce qui m’avait unie à toi pendant ces quelques mois. Bien des années plus tard, j'ai repris, avec mon groupe de l'époque, "notre" chanson en version électrique. Quand je chantais “Oh the damage done”, j’avais l’impression que tu étais là, que tu m’accompagnais à la guitare. De toute façon, depuis septembre 1980, tu n’as jamais vraiment cessé de m’accompagner.
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28.07.2006
Pyromane
"Pyromane" n’a pas quitté mes pensées durant tout le mois d'août. Les infos mêlaient le drame de Vilnius aux incendies de forêts criminels, insensés ; il faisait horriblement chaud et c'était le chaos dans ma tête. J’entendais l’intro, à la guitare et à la basse, le tempo de la batterie, puis ces paroles terribles, ces riffs torturés, qui tournaient sans jamais s’arrêter : “Pyromane à temps complet, j’ai mis l’feu à tout c’que j’ai touché...”
C'est pourtant par là que j'ai décidé de recommencer, par le début, avec l'album "Où veux-tu qu'je r'garde". J’ai ressorti le vinyle d'époque, que j’avais acheté par curiosité à la Fnac des Halles, en 1987, sans jamais en avoir entendu parler auparavant. Ils avaient de belles gueules sur la pochette et j’y avais lu que leur producteur artistique était Théo Hakola. Le nom du leader d’Orchestre Rouge et de Passion Fodder m’avait mise en confiance, ce ne pouvait qu’être un gage de qualité, cela m’intéressait. Dès les premières écoutes, j'avais eu la conviction d'être tombée sur quelque chose de fort, d’exceptionnel, tant au niveau de la musique que des textes. C’était beau, c’était sombre, c’était rock. Ça l’est toujours. J'ai suivi leur carrière, album après album. Dès le deuxième, "Aux sombres héros", ils étaient propulsés au sommet, déclarés groupe majeur de la scène rock hexagonale. Une référence jamais égalée.
Alors, oui, c'est arrivé : j’ai recommencé à écouter Noir Désir le 15 octobre 2003. Pas tout à fait comme avant, c’est évident. Je me sens en convalescence, j’y vais progressivement, je suis encore fragile ! "Pyromane" et son chant du cygne aux accents plaintifs, désespérés, m’ont arraché des larmes acides. Je digère difficilement ce qui s'est passé, je me demande encore comment l’inimaginable, l’inconcevable a pu se produire.
Je hais tout ce qui, autour de cette histoire, aura contribué à donner une image caricaturale de la vie d'un chanteur de rock. Surtout de celui-là. Ce n’est pas juste. Mais pour le moment, j'en ai fini avec les torts et les raisons. Je réécoute tous les albums, l’un après l'autre, jour après jour. Je les ai tous : pas question de les brûler, de les maudire ou de les mettre de côté. Je ne peux renoncer à cette rage, à cette vitalité, au bien que ça me fait. J’ai envie d’écouter le dernier, "Des visages des figures", pour commencer. Après... on verra bien !
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27.07.2006
London Calling
Été 1980. Je pars en Angleterre avec des copines, la cassette de "London Calling" et un petit magnétophone à piles dans mes bagages. A Londres, j'achète "I'm the man" de Joe Jackson, l'album de Lene Lovitch pour le titre "Bird Song", et un 45 tours des Clash : "Bankrobber". Je m'habille en noir, rouge et blanc. Je porte aussi un vieil imperméable gris, dont j'ai raccourci les manches. J'ai coupé mes cheveux et je les hérisse avec du gel.
Décembre 2002. J'apprends la mort de Joe Strummer. J'aimais qui il était, ce qu'il faisait avec son groupe, The Mescaleros. J'avais raté leur concert parisien. Dommage. Cinquante ans. En 1980, cela m'aurait paru vieux. Maintenant, je trouve que pour mourir, c'est bien trop jeune.
Décembre 2003. Sur une impulsion, je pars en quête de l'album orange vif "Streetcore" dans les rayons de l'Espace Culturel, chez Leclerc. Dans ma voiture, titre après titre, des frissons me parcourent. Il y a l'émotion d'un disque posthume, mais tellement plus, aussi, dans cette voix rocailleuse, généreuse, revendicatrice. Tous ces petits joyaux musicaux acoustiques ou électriques viennent égayer la grisaille ambiante. Du coup, chez moi, je réécoute "London Calling". Presque vingt-cinq ans après, la musique de Clash me paraît toujours aussi inventive et jubilatoire. Je fais le lien. Entre les années. Pour me réconcilier avec le temps qui passe, et qui efface des vies.
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25.07.2006
Perfect Kiss
Nous nous sommes donné rendez-vous sur le parvis de Notre-Dame. Il avait un sourire généreux et des yeux foncés, rieurs, pleins de malice. Il était plutôt grand, bien bâti, habillé avec soin et originalité. Ce jour-là, il portait un pantalon noir cintré aux bas étroits, une chemise blanche avec des dentelles, un gilet tyrolien vert chiné. Nous sommes allés nous promener dans les ruelles du Quartier Saint-Michel, avant d’aller boire une bière au Tango du Chat. Il m’a parlé de sa passion pour toutes ces musiques assez sombres sur lesquelles il aimait danser : Tears for Fears, The Cure, Bauhaus, Sisters of Mercy, Dead Can Dance, Siouxsie and the Banshees... Moi aussi je connaissais ces groupes, je m’intéressais de très près à ce courant musical dont la noirceur, mais aussi la délicatesse, convenaient parfaitement à mes états d’âmes. Il tenta de me décrire la grâce éthérée des chansons des Cocteau Twins, qu’il adorait.
J’avais mes examens de licence à passer, je ne tenais pas à les rater. J’étais en pleines révisions dans ma chambre de bonne du 16e ; nous avons donc attendu pour nous revoir. Le 21 juin, pour la fête de la musique, il m’a invitée chez lui. J’ai fait connaissance de ses deux colocataires et amis. L’occasion m’a sans doute été donnée, ce soir-là, de découvrir Minimal Compact, Orchestre Rouge, Passion Fodder, Opposition... Plus tard, place de la Bastille, pendant le concert de Marc Seberg, nous nous sommes rapprochés et embrassés. C'était le début de l'été, une histoire commençait, je travaillais au mois de juillet pour pouvoir partir en vacances et justement, JF me proposait de venir avec lui, en Espagne, au mois d’août.
Je l’ai rejoint, en train, jusqu’à cette station balnéaire où ses parents avaient un appartement. Il m’a présentée à sa famille et à F, un ami à lui, qui arrivait du Vercors. Camping au programme pour tous les trois, avant que des amis de la famille de JF ne soient obligés de repartir en France précipitamment, nous cédant leur appartement. Nous avons démonté les tentes pour venir nous installer dans un petit palace, en front de mer. Nous avons pris possession de l‘immense terrasse triangulaire et de ses confortables fauteuils en osier, F a sorti son matériel pour rouler un joint, JF a pris son petit magnétophone, a inséré une cassette, l’a posé sur la table basse en verre, l’a mis en marche. Je suis allée chercher des bières.
Du magnétophone sortaient des guitares au son léger, délicat, chantant. La ligne de basse, très mélodique, m’a parue familière. J’ai pensé à Joy Division mais ce n’était ni la voix ni la tonalité, plutôt joyeuse, optimiste. C’est quoi, cette musique ? Ai-je demandé à Jean-François. C’est un album de New Order, Low Life. Tu connais ? Comme je répondais par la négative, il m’a raconté l’histoire de New Order, qui commençait par celle de Joy Division et de son chanteur Ian Curtis, retrouvé pendu, le 18 mai 1980, alors que le groupe rencontrait un réel succès. Les autres avaient alors continué sans lui, s’étaient enrichis de synthétiseurs, de boîtes à rythmes, pour se lancer dans une musique plus aérienne, plus dansante, plus gaie.... Francis a allumé le joint, je me suis bien calée dans mon fauteuil pour pouvoir écouter tous les titres de Low Life. C’était le début d’une belle soirée, l’air devenait plus frais. La musique s’accordait bien à notre humeur, joyeuse, détendue. Sur la plage, nous avions déjà pris des couleurs.
L’album de New Order allait nous accompagner tout au long de notre séjour dans notre résidence de rêve. Nous écoutions indifféremment l’une ou l’autre des deux faces, des heures durant. Perfect Kiss était la chanson que je préférais. Le mélange entre les claviers et les rythmiques, électroniques, était parfaitement équilibré, harmonieux. C'était gai, enlevé, entraînant, énergique. La basse jouait une mélodie à la tonalité mélancolique, nostalgique, la voix était touchante dans sa fragilité. Il y avait, dans Perfect Kiss, autant de joie que de tristesse. La perfection existe-t-elle ? Nous écoutions Low Life le soir, sur la terrasse, ou alors plus tard, dans la chambre, quand je me retrouvais seule avec JF. Nous y avons fait l’amour pour la première fois. Une nuit, il m’a parlé des relations homosexuelles qu’il avait eues, quelques années plus tôt, quand il était un jeune adolescent. Personne n’est parfait.
Les jours ont passé vite, sous un soleil éclatant. Nous nous levions très tard. Nous descendions sur la plage, désertée au moment de la sieste ; nous allions nager. Nous faisions ensuite de longues promenades sur le sable, les pieds dans l’eau. Le soir arrivait vite, nous alternions les sorties dans les cafés et les soirées sur notre terrasse. J’aimais ensuite, tard dans la nuit, me retrouver dans les bras de JF. Et puis ce fut le dernier soir. Je suis restée tard à écrire, sur la terrasse. Je suis allée rejoindre JF, nous avons fait l’amour, c’était la dernière fois.
À son retour d’Espagne, JF s’est fait distant avec moi. Il n’avait jamais le temps pour me voir en tête à tête, il avait toujours des tas de choses urgentes à faire. J’aurais dû tout de suite comprendre, mais je me suis accrochée. Il s’était mis à fréquenter des gens aux coiffures exhubérantes, aux maquillages outranciers, vêtus de longs vêtements noirs dans lesquels ils s’enveloppaient, telles des chauve-souris. Ils menaient une vie marginale, décadente, se défonçaient aux speeds, à l’héroïne. Ils écoutaient des groupes aux noms aussi angoissants et pesants que leur musique. Christian Death, Death in June, Coil, XMal Deutschland : tout un programme de réjouissances assez morbides. JF ne souriait plus autant, devenait maussade, irritable. Il s’est mis à vivre à leur rythme, essentiellement nocturne. Je crois qu’il a fini par ne plus aller travailler. J’ai essayé de suivre un moment, m’embarquant avec lui et ses nouveaux amis dans de redoutables nuits blanches en pleine semaine, avant de déclarer forfait. J’ai dit adieu à JF, le 1er janvier 1986, en sortant, au petit matin gris, du réveillon gothique qu’il avait organisé chez lui. Je ne l’ai revu qu'une fois, trois ans après. Toujours à Paris, il menait une vie plus calme, il semblait apaisé, stabilisé. Il avait retrouvé du travail et, depuis quelques temps, il partageait sa vie avec un homme.
Ma cassette de Low Life m'a accompagnée longtemps, souvent ; elle s'est usée, et j'ai fini par me procurer le CD. Low Life m'évoque toujours la chaleur de l’été, l’insouciance des vacances, les soirées en trio, les étreintes en duo... Ma chanson préférée est là, en deuxième position, mais elle est étrangement nommée "The Perfect Kiss" sur le CD. J’ai vérifié : sur la cassette, il n’y a pas de “the”.
Peut-on atteindre la perfection quand il est question de baiser ?
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